Trop de musique rend-il sourd ?

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

 

Casques et oreillettes sont devenus les totems des tribus urbaines. Une manière de s'isoler et de déserter l'espace commun qui comporte aussi de sérieux risques pour la santé : ça rend sourd... A l'occasion de la 11ème édition de la Semaine du son, débutée ce lundi 27 janvier, Marianne publie sur son site une enquête parue en 2013 dans le magazine.


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Sept heures trente, le réveil sonne. Comme chaque matin, dans son petit appartement parisien, Lucas, 26 ans, allume son ordinateur pour «mettre du son». De la musique électronique, précisément. Après son café, l'étudiant en septième année de médecine file dans la douche, toujours en musique. «Je mets mon iPhone sur haut-parleur. C'est pas terrible mais j'ai rien trouvé de mieux», explique-t-il en pointant du doigt le lavabo de sa salle de bains qui fait office d'amplificateur.

Une fois habillé, le futur médecin branche le fil de ses écouteurs à son téléphone portable et sélectionne une playlist, le dernier geste avant de sortir de chez lui, direction la fac. «Cela fait des années que j'ai pris ce réflexe de mettre ma musique quand je vais quelque part», explique-t-il. A la fac, Lucas se débranche le temps de suivre ses cours et d'échanger avec ses amis avant de remettre le son en marche sur le chemin du retour. Le soir venu, il travaille ou se détend... toujours en musique. Cette fois, il enfile le casque connecté à son ordinateur, «pour ne pas déranger les voisins», parfois jusqu'à 1 h 30 du matin...

Avec le tournant numérique opéré dans les années 2000 et le développement du téléchargement de la musique sur Internet, l'«Homo oreillettes» a envahi l'espace urbain. Dans les transports en commun, à pied, en courant ou à vélo... partout, il visse ses écouteurs ou fixe son casque. Paré pour s'envoyer sa dose de décibels, son baladeur MP3 ou, de plus en plus souvent, son smartphone dans la poche. «L'importance qu'a prise la musique dans nos vies est incroyable. Comme si on ne pouvait plus rien faire sans elle !» souligne le philosophe Yves Michaud.

Les premiers concernés sont, sans surprise, les jeunes qui, abreuvés de musique du matin au soir, que ce soit par les radios qu'ils écoutent (Fun Radio, Skyrock, Ado FM), les chaînes de musique à la télévision (Trace TV, MTV, MCM, etc.), les réseaux sociaux, les bars, les restaurants, les magasins..., vivent, à l'image de Lucas, sous perfusion sonore. Selon une étude réalisée en 2012 par Ipsos pour l'association Journée nationale de l'audition (JNA), 67 % des 13-25 ans déclarent en effet écouter de la musique entre une heure et quatre heures par jour, dont une bonne partie dans l'espace public.

Signe de ces temps où le moindre déplacement se fait en musique : 10 millions de casques audio se sont vendus en France pour la seule année 2012. Un marché tout aussi florissant que celui des baladeurs et des smartphones, qui se sont écoulés à hauteur de 13,5 millions d'unités en France pour la même période. Le boom des «téléphones intelligents», outre qu'ils font des photos en haute définition et permettent de naviguer sur Internet, s'explique aussi par l'emballement pour la consommation de musique en dehors de chez soi : leur importante capacité de stockage de sons est devenue un argument de vente.

Avec la sortie de son iPod en 2001 et de l'iPhone quelques années plus tard, Apple fut le premier à exploiter ce phénomène. Ses innovations technologiques ont permis de banaliser l'usage du baladeur dans l'espace public commencé avec le Walkman de Sony dans les années 90.

T'écoutes rien

«L'un des premiers motifs qui conduit mes étudiants à se brancher à leur baladeur dans l'espace public est lié à leur volonté de s'isoler», explique Philippe Le Guern, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université de Nantes.
Passionné par le rapport quasi permanent que les jeunes entretiennent avec la musique – ce qu'il qualifie de «musicalisation du quotidien» –, il s'est lancé dans une vaste étude financée par l'Agence nationale de la recherche et livre un constat sans équivoque : «Derrière cet usage, on constate en fait une forme de stratégie d'évitement et des modalités d'engagement dans la société qui se sont complexifiées.» Selon lui, l'augmentation des interactions et des déplacements feraient peser une charge trop lourde sur des individus fatigués, ne cherchant qu'un repli sur eux-mêmes dans une sphère publique vue comme hostile et malveillante.

«La rue ou les transports en commun ne sont plus les lieux de la surprise comme c'était le cas avant», observe Pascal Bruckner, auteur avec Alain Finkielkraut au sortir des années 68 d'Au coin de la rue, l'aventure (Seuil), un livre qui vantait la fécondité des rencontres imprévues dans l'espace public. «Ils sont au contraire vécus comme des lieux hostiles, des lieux d'agression qu'il faut traverser en vitesse», regrette l'essayiste.

L'écoute servirait de refuge dans cet espace public, et urbain, considéré comme dénué d'intérêt. Le temps où l'on pouvait discuter dans les transports ou sur les bancs publics semble révolu.

Ce que confirme Lucas, qui raconte sans aucune gêne qu'il lui arrive de se «cacher» derrière ses écouteurs afin d'éviter tout contact. «D'une certaine façon, c'est un moyen de me couper de l'extérieur et d'entrer dans ma bulle pour ne pas être dérangé par les autres», admet-il. Désormais, la découverte ou la rencontre – amoureuse ou amicale – se fait à des heures choisies, sur Internet... «Cette tendance à se murer derrière son baladeur témoigne d'un profond refus de l'espace public. C'est une manière de nier la communication sociale, de nier l'espace commun», analyse Yves Michaud.

Dans un Abécédaire à paraître chez Grasset, le fondateur de l'Université de tous les savoirs développe, à la lettre «M», pour musique, l'hypothèse selon laquelle les individus cherchent à «se soustraire à l'extérieur, aux autres, à la vie collective ou partagée, pour mieux s'oublier, pour ne plus être conscients et ne penser à rien. C'est le fil sonore qui devient fil de la conscience».

JPDN/SIPA
JPDN/SIPA

T'écoutes quoi ?

Chaque unité de cette foule appareillée file droit, le regard vide et l'ouïe saturée, sans lever la tête ni même prendre le temps de l'observation de ce qu'elle traverse. «Tout un pan de notre information, de nos stimuli, est amputé et l'attention aux sons du milieu et de l'environnement devient inutile. Qui n'a vu l'air hébété du voisin de métro, de train ou du passant appareillé, à qui l'on demande un renseignement ? Comme si brutalement une dimension sensorielle atrophiée leur revenait», poursuit le philosophe attentif aux métamorphoses du quotidien.

Cette abstraction n'est malheureusement pas sans désagréments pour ceux que ces addicts veulent éviter, comme le note Pascal Bruckner : «Eux n'entendent que ce qu'ils veulent, mais nous imposent le gargouillis de leurs écouteurs à fond. Cette façon que peuvent avoir les gens de violer le respect de l'autre est très irritante.»

Pablo, 18 ans, vient de tourner la page du lycée pour intégrer une prépa Science-Po dans une université parisienne. Fan de rock anglais, des Stones aux riffs de guitare de Roger Waters, l'étudiant s'étonne lorsqu'on lui demande s'il écoute de la musique ailleurs que chez lui : «Ben, oui... J'ai toujours ma paire d'écouteurs dans la poche, comme la plupart de mes amis d'ailleurs...» Pablo se branche dès qu'il prend le métro, le bus, rend visite à sa grand-mère ou même sort acheter du pain. Lui demander pourquoi le déroute. «Juste... je ne sais pas... ça passe le temps», marmonne-t-il, admettant la piètre qualité du son et reconnaissant qu'«avec de petits écouteurs grésillants c'est moins un plaisir qu'un geste automatique...» Philippe Le Guern confirme : «Dans l'ensemble, la qualité du sonore leur importe peu.»

Cet usage du son a reconfiguré la circulation de la musique, devenue une sorte de carburant du quotidien, un bien de consommation comme les autres fabriqué à une échelle industrielle. Partagés sur Internet et les réseaux sociaux, les morceaux circulent entre les ordinateurs et les clés USB, les clés USB et les baladeurs... «La notion d'unité d'un album a été largement entamée. L'époque est aux playlists ou ne figure jamais plus d'un titre par artiste», explique le chercheur Philippe Le Guern. Pour les jeunes des années 2000, la dimension d'œuvre musicale n'existe plus... Il faut pouvoir passer d'un morceau de Stromae à un refrain de Lady Gaga en une fraction de seconde.

Alexis, graphiste parisien de 27 ans, adepte de trip-hop et de drum and bass, dit écouter sa musique en fonction de son état d'esprit, composant la bande originale du film de sa vie : «Nostalgique pour moments tristes et morceaux, plus énergiques quand je suis en forme.» Après un rapide coup d'œil dans le ventre de son téléphone, il annonce fièrement le nombre de morceaux dont il dispose : 1 500 titres qu'il peut écouter à tout moment et en tout lieu. «Mais attention, je n'aime pas tout ! Si j'en ai marre, je zappe !» s'empresse-t-il de souligner. Une tendance lourde chez ces music addicts : «Attendre devient trop long, fouiller fatigue» et «la curiosité se transforme en passe-temps», constate l'écrivain Jean-Michel Delacomptée, auteur d'un truculent Petit éloge des amoureux du silence (Folio-Gallimard) dans lequel il déplore l'omniprésence du bruit et la disparition du silence, ce «trésor dilapidé» pourtant propice à la réflexion et la méditation.

Alexis, lui, n'a cure de ces vertus ignorées du silence. Il se réjouit plutôt de vivre à l'époque du MP3, ce format d'encodage utilisé pour l'échange massif de morceaux et qui a permis le nomadisme en allégeant considérablement le poids d'un fichier informatique. Un nomadisme qui, paradoxalement, n'a pas élargi l'éventail des goûts. Philippe Le Guern, par ailleurs grand amateur de rock, remarque même que les genres musicaux appréciés par ses étudiants sont désespérément uniformes.

Pop, électro, hip-hop... Yves Michaud s'en amuse : «Ils pensent construire leur rêve, leur monde intérieur, mais en réalité ils écoutent tous la même chose !» Dans ce rétrécissement, les «remix» – ces titres déjà enregistrés auxquels sont ajoutés des sons supplémentaires – et les musiques «amplifiées», fabriquées à l'aide des nouvelles technologies, ont pris l'ascendant sur tout le reste. Elles sont devenues un «élément plus ou moins majeur des créations musicales et des modes de vie» de ce siècle, selon l'ethno-sociologue Marc Touché. «Les jeunes veulent de plus en plus de musique pour dancefloor. Il leur faut du boum boum. Les morceaux à faible volume ne passent plus. Encore moins dans l'espace public où le bruit est partout», détaille encore Philippe Le Guern.

Guillaume, ingénieur du son dans la publicité et le film documentaire, abonde dans ce sens : «Si on bouge la tête pour marquer le rythme, c'est gagné... C'est l'une des raisons de l'utilisation quasi systématique des basses fréquences et de la grosse caisse dans les nouvelles productions, car elles mobilisent l'attention.»

Cela tombe bien, la technique de compression du MP3 a pour conséquence une amputation du signal d'origine et de la qualité des fichiers par rapport à ce qu'offraient les CD. Les forts contrastes de niveaux, du quasi-silence à la saturation, ont été arasés pour gagner en capacité de stockage. La musique classique, les grandes symphonies, et même la musique de variété mélodieuse, finalement, n'ont plus guère leur place. Peu regardants sur la qualité du son, les adeptes du MP3 se rattrapent sur le niveau en écoutant souvent à fond. La «compression dynamique» de ce format technique, en incitant à augmenter le volume pour mieux percevoir le «relief» sonore, a conduit à ce que certains techniciens ont qualifié de «guerre du volume».

Mais, avec cette écoute à plein tube pour s'isoler de ce que l'écrivain Jean-Michel Delacomptée appelle l'«orgie sonore» de l'environnement urbain, c'est toute une génération que se trouve menacée d'un nouveau danger sanitaire.

Yves Cazals, spécialiste de la surdité à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), s'efforce en vain d'alerter consommateurs et pouvoirs publics sur les dangers qu'implique l'usage à haute dose du baladeur dans l'espace public. Le spécialiste, qui a récemment dirigé une étude sur les «expositions aux niveaux sonores élevés de la musique» pour le Haut Conseil de la santé publique, estime à environ 5 millions le nombre de Français qui pourraient être victimes d'une perte d'audition à cause d'une écoute trop longue et à trop fort volume : la détérioration auditive dépend à la fois du niveau sonore et de la durée d'exposition. «Si vous évoluez dans un milieu bruyant toute la journée, que vous ajoutez l'écoute de votre musique pendant les temps de loisir, le soir, sans compter les moments ou vous montez le son, comme dans le métro, ça commence à faire beaucoup...» souligne-t-il. Sans compter les virées en discothèque.

Entre 5 et 10 % des jeunes poussent le son jusqu'à 100 voire 110 dB des heures durant. Le seuil de dangerosité fixé par la réglementation internationale est de 85 dB pendant huit heures, «Si on ajoute 3 dB aux 85 en vigueur, alors il faut diminuer le temps d'écoute par deux. A 91 dB , le temps maximal à ne pas dépasser est de deux heures, à 94 dB , une heure, etc. Le problème, c'est qu'ils n'ont pas conscience du niveau sonore qu'ils envoient dans leurs oreilles», poursuit Yves Cazals. Encore moins quand ils montent le son spécialement pour être hermétiques aux autres...

Même Lucas, l'étudiant en médecine pourtant bien informé, l'admet : il lui arrive de mettre le volume au maximum, mais, assure-t-il, jamais plus de trente minutes, le temps moyen de ses déplacements en ville. Reste qu'en rentrant chez lui rebelote : il écoute de la musique au casque, également «à fond».

T'entens plus...

Devant le collège Françoise-Dolto, dans le XXe arrondissement de Paris, un groupe de copains discutent avant de commencer leur journée de cours. David, ado rigolard de 14 ans, reconnaît bien volontiers qu'il «écoute du son» – du hip-hop, essentiellement – plusieurs heures par jour. Casque posé sur la nuque, il marque une certaine surprise lorsqu'on l'informe des risques qu'il fait courir à ses oreilles, mais se rassure en répétant qu'il ne le met «jamais le son au max». Ses camarades pouffent... «Ce n'est pas parce qu'ils écoutent fort que tous vont devenir sourds, relativise néanmoins Yves Cazals. On ne sait pas dire qui risque réellement d'en pâtir ou non.» D'où la nécessité de prévenir, comme cela se fait dans certains collèges, où des spécialistes viennent sensibiliser les élèves.

Il faudrait surtout que le législateur et les fabricants prennent leurs responsabilités et aillent plus loin que l'étiquetage indiquant qu'«à pleine puissance, l'écoute prolongée du baladeur peut endommager l'oreille de l'utilisateur»... Pour Yves Cazals, il faut inciter les marques «à installer une fonction sonomètre ou un voyant lumineux qui s'allume dès que l'utilisateur entre dans une zone à risque pour ses tympans. Ça ne leur coûterait rien !»...

Le spécialiste s'inquiète du coût social que provoquerait une trop forte augmentation du nombre de gens frappés de surdité précoce. «Avec l'augmentation du nombre d'utilisateurs de baladeurs et le vieillissement de la population, on accumule le danger d'avoir une partie de la population active handicapée par une surdité irréversible, ce qui impliquerait l'usage de prothèses onéreuses ou une moindre rentabilité dans le travail», avoue-t-il.

Dans cette volonté de se tenir à bonne distance du monde qui l'entoure et de ne pas communiquer avec d'autres que la tribu de copains, c'est toute une génération qui s'atrophie. Elle a déjà du mal à y voir clair sur son avenir, il serait dommage qu'elle n'y entende plus rien. 

Quel point commun entre le producteur David Guetta, l'ex-première dame Carla Bruni, la nageuse Laure Manaudou ou le rappeur La Fouine ? Rien... sinon qu'ils ont tous prêté leur image à des campagnes de pub faisant la promotion de modèles de casques dernier cri. Et ça marche. En dépit de leur prix (entre 100 et 400 €), ces accessoires sont devenus en quelques années le moteur d'un secteur en berne : environ 10 millions d'unités ont été vendues dans l'Hexagone, en 2012.

«C'est un des très rares segments de l'électronique grand public à afficher une croissance à deux chiffres», selon Julien Jolivet, du groupe GfK. Pour le chercheur Philippe Le Guern, «on assiste à une valorisation symbolique du casque chez les jeunes». Outre les innovations techniques (capteurs recréant une ambiance sonore «naturelle», son stéréo, etc.), les marques s'appuient sur le design pour accrocher leur cœur de cible : les 15-30 ans.

Le casque est devenu «un accessoire de distinction sociale et d'appartenance à une tribu avant d'être un produit qu'ils achètent pour la qualité du son», poursuit Philippe Le Guern.

Autre raison de ce succès : l'isolement, nettement meilleur que celui des petits écouteurs. Ce n'est pas pour autant que «les casques protègent mieux les tympans, prévient Yves Cazals, spécialiste de la surdité à l'Inserm. C'est juste qu'ils évitent de monter le son.» C'est déjà ça.

  • Article initialement paru dans le magazine Marianne numéro 866.

Par Mathias Destal - Marianne

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