Quand la philo fait boum !

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Au départ, il y eut les cafés philo ; aujourd'hui, la philosophie se produit plutôt dans d'innombrables nuits, festivals, universités populaires. Lame de fond ou engouement passager ? Enquête et explications.


Caen, Michel Onfray, Université populaire - ANDERSEN ULF/SIPA
Caen, Michel Onfray, Université populaire - ANDERSEN ULF/SIPA
Depuis le succès du roman philosophique de Jostein Gaarder, le Monde de Sophie (1991), et du Petit traité des grandes vertus (1995) d'André Comte-Sponville, le grand public s'est emparé de la philosophie et se presse dans les universités populaires et les festivals pour écouter des philosophes et suivre leurs conseils. Au grand dam du professeur au Collège de France Jacques Bouveresse, qui s'était inquiété de cet engouement suspect dans un livre qui avait alors fait grand bruit, la Demande philosophique (1996), où il regrettait que ce soit les médias qui décident de ce qui est important dans ce domaine.

Le professeur n'a pas changé d'avis. Mais, près de vingt ans après cette charge, le paysage n'est plus le même ; l'engouement s'est confrmé et le public, diversifé. La demande philosophique explose littéralement. Alors que les étudiants en philosophie ne cessent de diminuer dans les universités, que l'édition philosophique est en crise, que signife cet envahissement de l'espace public par la reine des disciplines ? L'explosion de la philosophie hors les murs de l'école est désormais impressionnante. Elle est partout, comme le remarque avec suspicion Yves Charles Zarka, le directeur de la revue Cités, dans un article du Monde.

Elle prolifère dans les médias, elle se produit dans tous les lieux, au risque, selon Zarka, de faire passer « du bavardage inconsistant pour de la philosophie ». Pourtant, c'est un fait, la philosophie prend son envol ; elle a conquis le grand public et ne craint plus de se faire entendre dans les entreprises, les écoles de commerce ou les hôpitaux. Les cafés philo sont regroupés en association, les universités populaires, après celle de Michel Onfray à Caen, ont essaimé un peu partout en France ; les Semaines européennes de la philosophie à Lille vont entamer à l'automne leur 17e année ; les festivals de philosophie, tel celui de Saint-Emilion, se multiplient, et depuis peu les Nuits de la philosophie, à Paris comme à Londres, connaissent un franc succès, sans oublier la réussite du mensuel de référence, Philosophie Magazine, qui se vend à 60 000 exemplaires et possède désormais une antenne en Allemagne.

La philosophie est à la fête, et elle s'est manifestée d'ailleurs sous cette enseigne récemment, lors d'une Fête de la philosophie à Paris, et, l'an prochain, à Bordeaux, aura lieu une Nuit des idées.

Trahison, imposture ?

Faut-il s'en réjouir ou s'en lamenter ? La réponse ne peut être univoque. Diderot qui rêvait de rendre la philosophie populaire serait sans doute étonné d'un tel engouement. Mais il ferait aussi la part des choses. Il sortirait de sa niche philosophique pour tenter de comprendre ce qui se joue derrière les apparences. Car la scène philosophique est pour le moins contrastée. Et sa visibilité prête à confusion.

Notre collaborateur Christian Godin, qui est un pionnier de sa popularisation il a vendu 100 000 exemplaires de sa Philosophie pour les nuls, se réjouit que la philosophie puisse s'exercer ailleurs que dans les salles de classe ou les amphithéâtres, mais il tient une certaine vulgarisation pour une trahison. « Ceux que le grand public reconnaît comme des philosophes, dit-il, ne traitent jamais de problèmes scientifiques et proposent rarement de véritables analyses conceptuelles. » A cette trahison s'ajoute, pour lui, « l'imposture, lorsque des philosophes prétendent apporter des recettes de vie éthique à un public souvent crédule ».

Cette pente existe. Elle est combattue par Philosophie Magazine. « Nos lecteurs se défendent à juste titre d'avoir une conception thérapeutique de la philosophie, ils ne nous lisent pas pour faire un stage de remise en forme », souligne son directeur de la rédaction, Alexandre Lacroix. Ils ne confondent pas les livres de philosophie avec ceux du rayon bien-être. La psychologie lyophilisée et les recettes de développement personnel ne sont pas ce qui les attire en premier. Le point de vue d'un auteur compétent sur la souffrance au travail ou la crise leur importe davantage. La preuve ? Le magazine s'attaque à ce dilemme dans son numéro d'été consacré au bonheur, dans un excellent article de Philippe Garnier titré avec ironie : « Sénèque plus ultra ». Les thérapeutes et les coachs s'inspirant des sagesses antiques pour nous soulager de nos petits malheurs quotidiens en prennent pour leur grade. La boîte à pilules éthique n'y fait pas recette.

Le public des événements philosophiques est-il si différent ? Il recherche en plus la présence du philosophe, dont il a plaisir à découvrir le style, comme pour un écrivain. « Je crois que l'enthousiasme pour les festivals de philosophie, les universités populaires, les nuits, doit d'abord se comprendre du point de vue du corps des gens, de l'appétit d'un corps à désirer les idées sous des formes qui autorisent des mises en présence, des convivialités éphémères, étranges ou insolites, décalées », précise le philosophe Guillaume Le Blanc qui sera le maître d'oeuvre d'une Nuit des idées à Bordeaux en mai 2014, et qui aura pour ambition, affrme-t-il, de « faire revivre l'idéal social émancipateur des Lumières ».

Cette ouverture de la philosophie à un public diversifé et désireux de s'orienter dans un monde « complexe » pose néanmoins des problèmes quant au statut du discours philosophique dans la cité. Sartre considérait que, « dans une société technocratique, il n'y a pas de place pour la philosophie ». Qu'aurait-il pensé de la place que lui accorde la société néolibérale aujourd'hui ? Une place énorme en effet. Trop peut-être au regard de la patience que requiert la lecture des grandes oeuvres. Faut-il le rappeler ? Il n'y a pas de réfexion philosophique qui ne soit inspirée de la lecture des grandes oeuvres. Or, « aucune oeuvre philosophique classique n'a été grand public. C'est une différence essentielle avec la littérature. Il n'y a pas d'équivalent aux Misérables en philosophie », rappelle Christian Godin.

Le propos mérite sans doute d'être nuancé si l'on en croit l'intention de Descartes de s'adresser au sens commun. Mais il comporte une part de vérité. C'est pourquoi ce souci d'accroître la visibilité de la philosophie rencontre aussi des détracteurs. « Il n'y a pas de véritable philosophie sans négation : négation des croyances, négation des préjugés, des normes dominantes. Aujourd'hui, nombre de prétendus philosophes opinent dans le sens du vent, et pour faire bonne mesure, ils prennent volontiers la pose de rebelles. Pour faire oublier justement qu'ils ne sont que des collaborateurs. Ah ! La révolte convenue contre le politiquement correct », renchérit Christian Godin.

L'engouement pour la philosophie peut se révéler en effet superfciel et passager, selon Jean-François Mattéi, l'auteur de l'Homme indigné (2012). « La philosophie risque non seulement de se diluer, mais aussi de se liquéfer », souligne-til. Avant de regretter « l'excès de visibilité que certains journalistes accordent à certains philosophes, tels Michel Onfray ou Luc Ferry, au détriment d'autres philosophes moins visibles ». Un reproche que partage Yves Charles Zarka (lire l'interview ci-dessous) qui craint que ces arbres trop visibles ne cachent une forêt de philosophes méconnus.

Public européen

La réalité est malgré tout plus nuancée. Le succès des uns n'empêche pas la sortie du bois des autres. Car, depuis que la philosophie s'est démocratisée, elle s'est répandue partout dans la cité comme un feuve sortant de son lit. Ce n'est pas un mince changement. Il sufft pour s'en assurer de fréquenter les lieux où ce tournant s'opère.

Il y avait foule à Paris pour assister à la Nuit Sartre, le 7 juin, à l'Ecole normale supérieure, rue d'Ulm, comme il y avait foule le même jour à Londres pour la Nuit des philosophes, dans les locaux de l'Institut français. Ce qui fut au départ un phénomène français est devenu une réalité européenne. Et la célébration début juin des 30 ans du Collège international de philosophie, au palais de Tokyo, à Paris, ou dans d'autres espaces, souvent des théâtres, a confrmé ce désir du public de se rapprocher d'une parole philosophique non dégradée.

C'est ainsi qu'en changeant d'espace, en multipliant les performances, les angles de vue, les modes d'intervention, la philosophie s'adapte à l'esprit du temps, elle devient capable de créer « un événement collectif, d'inventer un espace chaotique où des gens convergent », selon Camille Dagen, étudiante et interprète dans la pièce montée par Daniel Mesguich à l'occasion de la Nuit Sartre. Le succès de la nuit de Londres confrme cette impression. Mériam Korichi qui en a imaginé la scénographie compare son projet à un « tableau vivant de philosophie ». Le spectateur y choisit son parcours et passe sans transition d'une performance musicale à un exposé sur le sens commun chez Aristote. Cette mobilité est bénéfque, elle a quelque chose de « désacralisant », selon le philosophe Frédéric Worms, qui participait à la soirée en duplex.

En mettant ailleurs la philosophie, en la déplaçant de ses enceintes habituelles, la conceptrice de cette nuit confronte la philosophie à son dehors. Elle accomplit ainsi le rêve de Diderot qui voulait que les idées s'extériorisent dans des rôles, des visions permettant leur rebond. D'autant que la nuit, comme le souligne Guillaume Le Blanc, « est le moment idéal où l'on refait le monde ». En attendant l'aurore, ceci est un beau programme.
Par Philippe Petit - http://www.marianne.net



3 questions à

LA PHILOSOPHIE N'EST PAS UN DIVERTISSEMENT - Par Yves Charles Zarka

Marianne : « On répète à l'envi que la philosophie connaît une difusion considérable, mais on prend toujours les mêmes exemples, ceux de Luc Ferry et de Michel Onfray, sans même se demander quel est le statut de [leurs] textes », avez-vous écrit dans un texte récent publié dans le Monde. N'êtesvous pas un peu envieux ?

Yves Charles Zarka : Je m'interroge seulement sur ce qui confère le caractère de « philosophe » à un auteur quelconque, sorti de l'oeuvre elle-même. Qu'est-ce qu'une oeuvre philosophique ? Le caractère le plus général et le plus fondamental de celle-ci, c'est de n'avoir aucun autre objet, aucune autre fnalité que la recherche de la vérité. Il y a au fondement de la philosophie un désir, qui, en lui-même, n'est nullement limité aux philosophes, mais qui est partagé par tout être humain. Mais ce désir de vérité qui anime tout être humain devient chez le philosophe son objet propre, sa motivation essentielle ; en somme, sa raison d'être en tant que philosophe. C'est en cela que la philosophie est dans son essence l'exercice libre de la pensée.

En quoi ces auteurs s'en écartent-ils ?

Y.C.Z. : Depuis vingt ans environ est apparu un nouveau discours mercenaire. Il ne s'agit pas d'un discours idéologique au sens où il se donnerait pour objet de justifer une cause particulière. Il consiste à soumettre la philosophie au règne du divertissement.

Faire de la philosophie pour intéresser le plus grand nombre, ce n'est pas un crime

Y.C.Z. : Cela permet de passer un bon moment, mais ce discours mercenaire a d'autres ambitions : il se donne pour philosophique. Il a pour objet de donner à leurs auteurs soit une « posture » d'éternel révolté, à l'image de Michel Onfray, invité dans toutes les émissions de télévision ; soit une posture de démocrate pédagogue, qui sous prétexte de populariser la philosophie n'a d'autre objet que de faire du chiffre de vente. Je pense à Luc Ferry. Tant mieux pour eux. Mais cette devanture masque une réalité fagrante : les étudiants désertent les bancs des cours de philosophie et les livres importants sont ignorés.

Propos recueillis par Philippe Petit



C'EST QUOI LE PROBLÈME ?

LA NUIT DE LA PHILOSOPHIE

Tout a commencé en 2002 à l'Institut d'études politiques, sous la houlette du centre Darius-Milhaud. Puis la nuit s'est prolongée et propagée à l'Ecole normale supérieure de Paris en 2011, et elle a gagné d'autres capitales. Londres, cette année, et l'année prochaine Berlin, grâce aux instituts français.

LES UNIVERSITÉS POPULAIRES

A la fn du XIXe siècle et au début du XXe siècle, il y avait des universités populaires au faubourg Saint-Antoine, à Paris. Il y en avait aussi à Lyon. On y causait théorie de l'évolution, sexualité, lutte des classes. L'anarcho-syndicalisme avait le vent en poupe. Puis Michel Onfray a eu l'idée, en 2002, d'en faire revivre l'esprit à Caen. Depuis, le concept s'est développé et structuré au sein de l'Association des universités populaires.

DES FESTIVALS, DES SEMAINES, DES RENCONTRES

A noter parmi les événements philosophiques : les festivals de Lyon et de Saint-Emilion, par exemple. La Semaine de la pop philosophie, à Marseille, entamera sa saison 5 en septembre 2013. Elle est conçue par Jacques Serrano. Il y a aussi la Villa Gillet et son Festival des idées lancé en 2012 grâce à Guy Walter. Sans oublier Citéphilo à Lille, que Marianne a suivi tous les ans depuis sa fondation.

Publié dans Dans l'actualité

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