Panique dans le genre

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Tout ce qui touche à la distinction entre les sexes déplace des lignes profondes.


Atelier et débat sur les relations, les inégalités et les clichés filles garçons dans une classe de CP, 10 janvier 2012 - A. GELEBART/20 MINUTES/SIPA
Atelier et débat sur les relations, les inégalités et les clichés filles garçons dans une classe de CP, 10 janvier 2012 - A. GELEBART/20 MINUTES/SIPA

«Il est extraordinaire de voir comment une des théories les plus sophistiquées a pu engendrer une rumeur aussi stupide.» Ainsi la psychanalyste Elisabeth Roudinesco commentait-elle, le 10 février, dans Libération le récent embrasement des fantasmes autour du genre, la journée de boycott dans les écoles ou encore les actions en bibliothèques de groupuscules comme le Printemps français, exigeant le retrait de toute une littérature enfantine censée œuvrer à ce qu' advienne un monde où papa dans maman ne serait plus la norme. La disciple de Lacan ne peut pourtant ignorer que plus une idée semble neuve, insolite et opaque, plus les craintes qu'elle inspire sont nécessairement grandes.

Des années déjà que lesdites «études de genre» rendent perplexes les universitaires français eux-mêmes, découragent les explications simples, et l'on voudrait que les ilotes de chapelles extrême-droitières s'en fassent une idée claire et distincte et ne sautent pas sur l'occasion pour jeter un bidon d'essence sur un mariage gay toujours pas digéré ? Jamais cette mode issue des campus nord-américains n'a vraiment pris intellectuellement en France où, quoique introduite déjà depuis la fin des années 80, elle demeure extrêmement minoritaire.

 

 

Heureuse nouvelle pour les terrorisés du genre : jamais elle ne prendra non plus politiquement en France, où le ministre de l'Education nationale, Vincent Peillon, intervenant pour tenter de mettre un terme aux folles rumeurs, a lui-même évoqué, quasiment dans les termes mêmes de l'adversaire, «l'invention d'une prétendue "théorie du genre" par des extrémistes».

Une fois posé que l'agenda caché des socialistes au pouvoir n'a jamais été de transformer en hermaphrodites les enfants du pays, reste qu'on ne peut se contenter de ricaner voire de réhabiliter a contrario les élucubrations les plus absurdes sur le genre qui jusqu'ici n'avaient jamais mobilisé la gauche intellectuelle française.

L'angoisse de l'indifférenciation sexuelle est une chose veille comme le monde. On ne la trouve pas seulement chez Béatrice Bourges, Eric Zemmour ou Alain de Benoist, qui vient du reste d'y consacrer un livre extrêmement argumenté, les Démons du bien (éd. Pierre-Guillaume de Roux). On la trouve aussi chez des penseurs comme Rousseau, qui ne passe pas exactement pour un auteur réactionnaire. On la trouve aussi chez toutes sortes de psychanalystes, de Michel Schneider à Boris Cyrulnik, soucieux de maintenir l'idée d'une complémentarité entre les sexes contre un égalitarisme niveleur cherchant à toute force à ramener l'autre au même.

«Tout ce qui casse quelque chose, tout ce qui rompt avec l'ordre établi, a quelque chose à voir avec l'homosexualité, ou avec un devenir animal, un devenir femme, etc.», écrivait Félix Guattari. Pas franchement un penseur de droite non plus, le coauteur de l'Anti-Œdipe. Tout ce qui touche aux structures familiales ou à la distinction entre les sexes déplace des lignes profondes. Rien d'«extraordinaire», décidément, à l'effervescence qu'on observe aujourd'hui.

 

Par Aude Lancelin - Marianne

Publié dans Dans l'actualité

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