Otages et rançon : d’une obscénité médiatique à l’autre

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Le Monde : «Otages : une rançon a été versée» ; Le Point : «Questions autour d’une rançon» ; Libération : «La rançon, l’arlésienne des prises d’otages» ; Le Nouvel Observateur : «Une rançon d’au moins 20 millions d’euros aurait été versée» ; Le Figaro : «Etes-vous choqué qu’une rançon ait été versée ?» ; Les Echos : «La France maintient ne pas avoir versé de rançon» ; etc….


WITT/SIPA
WITT/SIPA

A peine Thierry Dol, Daniel Larribe, Pierre Legrand et Marc Féret, les quatre otages enlevés au Mali par Al Qaida en 2010, avaient-ils foulé le sol français en s’abstenant de toute déclaration que les médias se lançaient dans une obscène surenchère qui en remplaçait une autre. Du temps de leur longue détention les télés aimaient bien nous montrer régulièrement les visages angoissés des proches et familles des otages. «Etes-vous inquiets ? Vous n’avez pas de nouvelles ? Vous faites-vous du souci ?»  Quand on ne recevait pas les familles sur le plateau du journal de 20 heures, on lançait des envoyés spéciaux aux quatre coins de la France, pour les atteindre chez elles, devant leur pavillon ou dans leur salle à manger, et mettre en scène des « directs » plein d’émotion. L’argument, parfois invoqué, que les intéressés sont consentants ou demandeurs ne faisait qu’ajouter à l’obscénité de cette monstration de la douleur.
 

La question de la rançon suscite une autre occasion d’hubris médiatique quand il faudrait encore se taire. Ce n’est pas cette fois-ci la course à l’émotion qui fait perdre tout sens de la pudeur, mais l’obsession de la transparence qui fait perdre le sens de la raison d’Etat. La raison d’Etat ? Une notion passablement dévaluée, que les médias ne supportent plus ou ne comprennent plus, mais qu’il faut savoir préserver et défendre dans certaines occasions. La prise d’otage en est une : oui, il faut négocier, mais sans jamais ni le dire ni le reconnaître. C’est l’un des domaines ou le secret d’Etat se justifie pleinement. C’est un dilemme de l’exercice du pouvoir qu’il faut mettre à l’abri du commentaire. 
 

Un Etat de droit ne peut céder à un chantage au meurtre, mais une démocratie doit aussi faire le maximum pour la protection de ses ressortissants et penser à son opinion publique. L’issue de cette contradiction – le respect des principes contre des vies humaines ou leur sauvetage au prix d’une humiliation internationale – ne peut que relever du secret, du mensonge. Les négociations n’ont donc pas d’existence officielle, parce qu’on ne peut pas admettre de « troquer le crime contre l’innocence », selon l’expression de François Mitterrand qui y fut souvent confronté. Dans ce domaine, derrière ces principes affichés, le secret doit tout permettre. 
 

Les négociateurs prennent soin d’éviter les contacts directs avec les maîtres chanteurs en ayant recours à des intermédiaires. Et c’est le travail des services secrets de fournir en toute discrétion des contreparties en argent, armes ou autre moyen de paiement ou de pression : contrats commerciaux, financement d’infrastructures dans les Etats servant d'intermédiaires. Quand, de plus, le contexte géopolitique et commercial est aussi dense et stratégique que l’approvisionnement en uranium de la France comme dans le cas du Niger, les moyens d’interventions directs ou indirects sont nombreux. 
 

Cette diplomatie parallèle doit s’assurer que ses arrangements ne dépassent jamais la consistance de rumeurs aussi vraisemblables qu’invérifiables. L’opinion publique, qui souhaite à la fois que l’Etat résiste aux provocations et sauve ses ressortissants, n’est pas dupe, mais elle ne cherche pas à en savoir plus et semble plus raisonnable et responsable que bien des journalistes.

 

Par Eric Conan - http://www.marianne.net

Publié dans Dans l'actualité

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