Obama se moque du monde

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

 

Talonnée par la Chine, dépassée par les printemps arabes, l'Amérique de Barack Obama voit son étoile pâlir à l'international. Héritier des deux guerres de George W. Bush, l'actuel président semble choisir l'isolationnisme. qui, à quelques jours de la visite du président français aux Etats-Unis, donne l'impression d'une diplomatie américaine aux abonnés absents.


Jacquelyn Martin/AP/SIPA
Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Le grand retour de l'Amérique», s'enthousiasmait il y a peu le journal le Monde. C'est à vrai dire l'état de son économie qui rassurait ainsi le quotidien du soir, laquelle n'a effectivement jamais semblé aussi prometteuse depuis la crise financière de 2008 : 3,2 % de croissance au dernier trimestre de 2013, presque 2 % sur l'année, des créations d'emplois à la pelle et une difficile mais continue décrue du chômage. America is back ? Soit, mais pas son président, dont la popularité reste historiquement à marée basse depuis des mois, moins de 40 % de satisfaits au fil des sondages. Et ce n'est certainement pas sa politique étrangère qui lui permettra de rebondir, vilipendée de toutes parts, perçue dans de nombreuses chancelleries comme erratique et trop étroitement calée sur les attentes supposées, et par nature changeantes, de l'opinion publique.

exercice comptable

L'immense majorité des 319 millions d'Américains n'accorde généralement, croit-on, qu'un médiocre intérêt à la gestion des affaires du monde. Il en va effectivement ainsi lors des grandes campagnes électorales, pour la présidence ou, comme ce sera le cas en novembre prochain, lors du renouvellement partiel (élections de mi-mandat) du Congrès et du Sénat. C'est moins vrai quand celle-ci affecte directement leurs existences et, accessoirement, l'image du pays. La longue litanie des boys tombés au front fut, parmi d'autres contraintes politiques et stratégiques, une des raisons de la fin de la guerre du Vietnam. Barack Obama a repris l'argument à son compte pour justifier le retrait de son armée en Irak et en Afghanistan, et le Monde lui donne d'ailleurs aimablement quitus d'avoir sorti le pays de «deux guerres perdues héritées du siècle dernier». Moins de soldats tués (4 400 tout de même en Irak, 2 300 en Afghanistan), moins d'argent dépensé, moins d'impôts fédéraux à payer. Qui pourrait avoir à y redire alors que le refus de la guerre a soudé des générations successives de pacifistes, d'«anti-impérialistes» et autant de partisans du «splendide isolement», version bannière étoilée ? Mais est-ce vraiment une politique ou un exercice de comptabilité ?

En accédant à la fonction suprême en 2008, Barack Obama s'était promis de marquer fortement sa différence avec son prédécesseur chaperonné et inspiré par les théories fumeuses des néoconservateurs, impérialement convaincus que l'«effet domino» permettrait de «démocratiser» tout l'espace moyen-oriental à partir de la chute de Saddam Hussein. On sait le sort que la réalité a réservé à ce projet réalisé au prix du mensonge et de la falsification : une nuit sans fin pour le peuple irakien, ballotté dans les conflits tribaux, les attentats d'Al-Qaida, la guerre pour le pouvoir et la suprématie idéologique et confessionnelle entre chiites et sunnites, laquelle, loin de se limiter au sol de l'ancienne Mésopotamie, s'est désormais étendue à toute la région. Alors qu'il en avait fait une promesse à dénouement rapide lors de sa campagne de 2008, et qu'il fut par le passé un détracteur acharné de l'intervention américaine, Obama attendra la fin 2011, avec sa campagne de réélection en ligne de mire, pour concrétiser le retour des 39 000 soldats encore sur place. Il fallait donner du temps au temps et laisser à son administration celui de prendre la mesure du désastre, diront ceux qui veulent excuser un aussi long retard. Le retrait fut en tout cas tout sauf glorieux puisque Obama ne réussit jamais à imposer à l'intransigeant Premier ministre Nouri al-Maliki, sous influence iranienne, la présence de quelques milliers d'instructeurs pour préparer «l'après».

Pour beaucoup, le dossier irakien illustre assez bien la méthode, ou ce qui en tient lieu, et le style du locataire de la Maison-Blanche : tout dans le speech et beaucoup de flou dans le service après-vente. «Nous laissons derrière nous un Etat souverain, stable, autosuffisant, avec un gouvernement représentatif qui a été élu par son peuple», déclarait-il ainsi en décembre 2011, tout en vantant «l'énorme potentiel» d'un Irak «qui se gouverne tout seul...» Les paroles s'envolent, les écrits restent. Problème : il faut les chercher à la lampe torche pour comprendre où conduit la doctrine Obama, pour autant qu'il y en ait une. En Afghanistan ? Autre conflit, commencé en 2003, à une époque où il n'était encore qu'un jeune sénateur ambitieux mais encore pratiquement inconnu. Pourtant, une fois au pouvoir, il choisit de s'impliquer totalement dans cette «guerre nécessaire» (contre le terrorisme) et de cesser «la guerre choisie» (l'Irak.) Selon le New York Times, de 15 milliards de dollars au début des opérations, sous l'ère Bush, les dépenses (financées par l'impôt) sont alors passées à plus de 100 milliards en 2011, avant qu'un déficit budgétaire record ne sonne la fin de partie et le rapatriement complet des 66 000 soldats d'ici à la fin 2014. Bilan : «une débâcle, le Vietnam d'Obama», à en croire Foreign Policy. Pour cette revue, propriété du Washington Post, la situation du pays, loin de s'être améliorée, interdit le triomphalisme, comme en Irak : la sécurité ne cesse de se dégrader dans les provinces comme à Kaboul et, incapable d'incarner un sentiment d'unité nationale, le président afghan Hamid Karzaï ne représente que lui-même et quelques chefs de clan peu recommandables. Quant au retour des talibans dans l'espace politique, il semble désormais inévitable, et Habib Haider, de la revue les Nouvelles d'Afghanistan, voit là un «mauvais présage», la promesse peut-être d'une «nouvelle guerre civile entre Afghans, mais aussi une guerre régionale où tous les voisins de l'Afghanistan risquent de s'embraser».

un "nouveau départ" ?

Tout ça pour ça, serait-on tenté d'écrire. Certains le font d'ailleurs, tel Vali Nasr, spécialiste du Moyen-Orient, doyen de l'Ecole des hautes études internationales de l'université Johns Hopkins, à Washington, et auteur d'un brûlot publié en avril dernier, The Dispensable Nation*. La thèse : les Etats-Unis pèsent de moins en moins sur la scène internationale et Barack Obama a été l'opérateur en chef de ce désengagement dont l'universitaire redoute les conséquences. Outre les fiascos irakien et afghan, il n'en veut pour preuve que l'attentisme ou les positions à géométrie variable de la Maison-Blanche lors des printemps arabes puis des récentes crises en Egypte et en Syrie. Loin, très loin du grand dessein esquissé par Obama avec force mots ronflants (et fort peu laïcs...) dans un amphithéâtre de l'université du Caire le 4 juin 2009 : réconcilier l'Amérique avec le monde musulman pour mieux désarmer l'islam radical au profit des «modérés». Mais cette main tendue pour un «nouveau départ» («new beginning») s'est promptement dérobée aux jeunes démocrates et révolutionnaires égyptiens partis à l'assaut du régime de Mohamed Morsi et des Frères musulmans, parvenus au pouvoir par le biais d'élections controversées mais validées par l'administration américaine. Obama n'avait rien à leur offrir, regrette Vali Nasr, et guère plus aux premiers combattants de l'opposition syrienne abattus par milliers par la soldatesque de Bachar al-Assad. Il tombera comme un fruit mûr, estimait-on dans l'entourage du président. On connaît la suite : le boucher de Damas résiste toujours, Moscou occupe la chaise vide laissée par Washington, pendant que les diverses factions de l'islam radical, wahhabites ou salafistes, mènent le bal dans toute la région, précipitée vers un chaos dont elle mettra des décennies à se relever. Le constat vaut pour l'Egypte, tirée des années en arrière avec le plébiscite probable d'un militaire (le général Al-Sissi) à la tête d'un pays accablé par une situation économique désastreuse. Pour Vali Nasr, cette situation n'est pas le fruit de simples erreurs tactiques ou d'une mauvaise appréciation des forces en présence, mais d'un «présupposé» assumé par Obama : «l'idée qu'on peut faire mieux avec moins sur la scène internationale». Se contenter par exemple de l'usage systématique des drones pour liquider les talibans et les jihadistes dans les zones tribales du nord-ouest du Pakistan. Résultat, selon l'universitaire : «Nous avons encore davantage déstabilisé un pays déjà considéré comme le plus dangereux au monde.» Bush était maximaliste, poursuit-il, son successeur, lui, se révèle minimaliste. Le premier entendait imposer une démocratie à l'occidentale par la force, le second se contente d'un laconique «Débrouillez-vous !» à tous ceux qui rêvent de changement. «Obama et son entourage n'ont aucune vision géopolitique digne de ce nom, renchérit le politologue et journaliste Robert D. Kaplan. A l'inverse de Richard Holbrooke [négociateur des accords de paix de Dayton en 1995 et représentant spécial d'Obama pour l'Afghanistan et le Pakistan avant son décès en 2010], ils ont abandonné l'ambition d'une Amérique défendant tout à la fois ses intérêts géopolitiques et la grande force morale qu'elle peut incarner.» En somme, «Yes we can» mais pas en dehors des frontières des Etats-Unis. Une sorte de version moderne et américanisée du fameux «La Corrèze plutôt que le Zambèze» de feu Raymond Cartier.

LA chine en embuscade

Aux Etats-Unis, le repli national pour lequel plaidait ce très oublié journaliste de Paris Match correspond à la montée d'un fort courant isolationniste, alimenté, en dépit de la fragile reprise économique, par la fracture croissante entre très riches et très pauvres. Il fait aussi paradoxalement la soudure entre la gauche du Parti démocrate et la droite du Parti républicain et les populistes du Tea Party qui ne jurent que par «l'Amérique, juste l'Amérique !» Washington pourra-t-il durablement gérer ses intérêts «par l'arrière», selon l'expression désabusée de Vali Nasr ? La nature ayant horreur du vide, d'autres s'engouffrent dans les territoires qu'elle abandonne, au premier rang desquels la Chine, agressivement présente comme cliente et partenaire avant tout pragmatique sur tous les fronts planétaires, du Proche- et du Moyen-Orient à l'Afrique qu'Obama a séduite et aussi vite oubliée. Une nouvelle cartographie du monde s'en dégage où l'ex-première puissance mondiale s'efface lentement sans que d'autres projets messianiques s'y substituent. Pour Vali Nasr, il en résulte un monde plus dur et plus violent dans lequel l'intérêt particulier prime sur toute autre considération. L'Amérique d'Obama n'y est pas moins détestée. Juste peu à peu «superflue».

* The Dispensable Nation, de Vali Nasr, Random House.

 

Par  Alain Léauthier - http://www.marianne.net/

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