Mandela, une légende

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

« J'ai combattu la domination blanche et j'ai combattu la domination noire. J'ai prôné un idéal de société libre et démocratique (...) pour lequel si nécessaire je suis prêt à mourir » plaidait Nelson Mandela lors de son procès. L'homme de la lutte contre l'apartheid s'est éteint, à 95 ans.


Reflet de sud-africains - Markus Schreiber/AP/SIPA
Reflet de sud-africains - Markus Schreiber/AP/SIPA
Le 20 avril 1964, devant la Cour suprême d'Afrique du Sud, à Pretoria, un grand homme noir s'apprête à prendre la parole. C'est un avocat, longtemps installé à Johannesburg, mais entré dans la clandestinité depuis deux ans. Il est accusé de haute trahison et d'avoir comploté contre l'Etat, les armes à la main.
 
Nelson Mandela, âgé de 46 ans, est devenu une vedette en quelques semaines, à mesure que les journaux et les radios du monde entier ont rendu compte de son procès.
 
En pleine période de décolonisation, beaucoup pensent que son combat ne diffère pas de celui des autres nations du continent parvenues à l'indépendance. Mais le plaidoyer de l'homme du jour, avant que la cour ne rende son verdict, résonne autrement : « J'ai combattu la domination blanche et j'ai combattu la domination noire. J'ai prôné un idéal de société libre et démocratique, dans laquelle toutes les personnes vivraient ensemble en harmonie avec les mêmes opportunités. C'est un idéal pour lequel j'espère vivre et agir. Mais c'est un idéal pour lequel, si c'est nécessaire, je suis prêt à mourir. »


Mandela lors d'un meeting, 1990 - Gallo Images / Rex Feat/REX/SIPA
Mandela lors d'un meeting, 1990 - Gallo Images / Rex Feat/REX/SIPA
A ses camarades de combat, il a expliqué que l'apartheid corrompt aussi bien l'esprit des dominants que celui des dominés. Tous doivent se libérer de ce cancer raciste afin de bâtir une société unie, sans distinction ethnique.
 
Car le gouvernement sud-africain est devenu officiellement raciste en 1949, avec l'adoption de l'apartheid, un ensemble de lois de ségrégation entre de grandes catégories prédéfinies de population : les Blancs, les métis, les Indiens et les Noirs. Même les Chinois et les Malais ont un statut spécifique.
 
Chaque groupe doit avoir son territoire et ils ne doivent pas se marier entre eux. Pour cette raison, des zones administratives noires ont été créées et, pour entrer dans un secteur blanc, les habitants doivent posséder une autorisation expresse. Sur leur propre terre ancestrale, les Zoulous et les Xhosas, l'ethnie dont Mandela est originaire, sont donc parqués.
 
Cette situation les conduit, dès 1950, à mener une contestation d'abord pacifique, puis violente à partir de 1961. Leur parti, l'African National Congress (ANC), se dote d'une organisation armée qui effectue des attentats à la bombe, sans viser de civils. A la crise raciste s'ajoute désormais un conflit politique auquel le gouvernement sud-africain, dominé par les Afrikaners, ces descendants des colons hollandais installés depuis le XVIIe siècle dans le pays, répond par la force.
 
Pour eux, pas question de quitter l'Afrique. Ils y sont nés et n'entendent pas partager leur richesse ou leur droit avec les cafres, autrement dit les Nègres. Ils prônent la séparation la plus stricte et la création d'Etats autonomes pour les Noirs, les Bantous, et la répression la plus sévère. Ils sont déçus quand le verdict de prison à perpétuité tombe contre Mandela et ses compagnons. Ils auraient voulu les voir morts.
 
De fait, la répression est brutale. L'ANC est interdit, et ses membres sont arrêtés et envoyés dans le pénitencier spécial, sur l'île de Robben Island, où ils sont maltraités. Leur armée réfugiée à l'étranger est battue militairement.
 
Dans le contexte de la guerre froide, l'Afrique du Sud bénéficie de la complaisance occidentale, car il faut empêcher le communisme de prendre pied en Afrique australe, au Mozambique, en Angola, en Rhodésie ou en Namibie. La deuxième femme de Nelson Mandela, Winnie, fait les frais de l'agressivité des services de sécurité. Enfermée, frappée puis assignée à résidence loin de sa famille, elle connaît des années douloureuses, mais reste active.

EMEUTES MEURTRIÈRES À SOWETO

La solution policière échoue à rétablir durablement le calme. D'autres organisations plus radicales que l'ANC se dressent alors, comme le Congrès panafricain (PAC) et le Mouvement de conscience noire de Steve Biko. Ce dernier organise des grèves d'étudiants et de lycéens à Soweto, un ghetto noir proche de Johannesburg, contre l'enseignement de l'afrikaans, la langue dérivée du flamand, dans les écoles.
 
Une manifestation pacifique des jeunes, le 16 juin 1976, est réprimée par des tirs à balles réelles : 23 adolescents meurent, 220 sont blessés. Face à la violence policière et militaire, le Conseil de sécurité de l'ONU prend l'initiative d'un premier embargo sur les armes, en 1977. Puis d'un autre, économique et financier, en 1984, année où, de surcroît, Mgr Desmond Tutu reçoit le prix Nobel de la paix.
 
Sous pression, le gouvernement tente de crédibiliser les mouvements noirs qui acceptent sur place de tenter une cogestion et d'avancer dans un processus d'évolution du régime. C'est le cas du parti nationaliste Inkatha (IFP), dirigé par le prince zoulou Buthelezi qui, bien que proche de l'ANC à sa création, en 1975, s'en est éloigné pour rester non-violent. Il rejoint bientôt le Front démocratique uni (UDF), qui rassemble tous les adversaires de l'apartheid, y compris les mouvements religieux, notamment les catholiques désireux d'accueillir ensemble tous les fidèles, sans distinction de race.


La pression internationale et l'affermissement de l'opposition interne s'accompagnent aussi d'une mobilisation autour de Nelson Mandela qui, depuis le début des années 80, est le plus vieux détenu politique au monde. Si bien que, devant la menace de nouvelles sanctions et la politique d'ouverture de Mikhaïl Gorbatchev, les tenants de l'Afrique du Sud blanche tentent une manœuvre de la dernière chance : libérer Mandela en lui imposant des conditions de négociation.
 
C'est du moins la stratégie initiale du nouveau président de la République d'Afrique du Sud, Frederik De Klerk, élu en 1989. Or, le vieux leader noir refuse une quelconque reculade. Il réclame toujours la mise en place d'un régime politique reposant sur le principe « un homme, une voix ». Finalement, De Klerk accepte de légaliser l'ANC et libère Mandela le 11 février 1990.


Il faut encore deux ans de négociation, la répression sévère de l'extrême droite qui n'hésite pas à commettre des attentats, pour que De Klerk pousse les Blancs à voter la fin du régime d'apartheid en 1992, par une majorité de 68 % des électeurs.
 
Une guerre civile entre militants de l'ANC et de l'IFP éclate alors et pèse sur les négociations générales nécessaires à l'émergence d'une nouvelle Afrique du Sud, la nation arc-en-ciel. Finalement, la crise raciste de l'Afrique du Sud aura duré près d'un demi-siècle et s'achève sur l'élection, en 1994, de Nelson Mandela, un Noir, à la présidence d'un pays où les Blancs sont restés, fiers de détenir encore la puissance économique. Sa présidence de réconciliation permet de cautériser les plaies ouvertes par les violences de l'apartheid.
 
* Fabrice d'Almeida est l'auteur de la série documentaire radiophonique «Les grandes traversées. Nelson Mandela, les rêves d'une nation», en podcast sur France Culture.

Article publié dans la Série Les grandes crises de l'Histoire, numéro double du magazine Marianne, décembre 2012

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