Lettre ouverte à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il retrouve le chemin de la raison

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

 

FAYOLLE PASCAL/SIPA
FAYOLLE PASCAL/SIPA
Cher Daniel Cohn-Bendit,

Probablement vous vous en moquez, j'ai pour vous respect et admiration. Au delà de désaccords politiques réels (je supporte mal le conservatisme intrinsèque des écologistes), par delà des oppositions ponctuelles (partisan comme vous d'une Europe fédérale, je n'entends rien par exemple à votre incapacité chronique à remettre radicalement en cause cette bureaucratie bruxelloise sur le point de tuer à jamais l'espoir européen, mais passons), je considère en effet que vous avez joué depuis les années 60, un rôle important dans les évolutions de la société française.

Peu, bien peu, trop peu de "politiques" peuvent prétendre avoir exercé une telle influence. Vous appartenez à notre histoire et c'est précisément ce qui vous donne des responsabilités. C'est précisément ce qui vous interdit de raconter n'importe quoi. C'est précisément pourquoi j'ai été non seulement ahuri, mais meurtri, par vos récents propos insensés dans le Parisien. Pas vous. Pas ça : vous n'avez pas le droit de jouer avec l'antisémitisme; vous n'avez pas le droit d'instrumentaliser, de manipuler, de détourner le sens de la Shoah. Or, c'est précisément l'opération à laquelle vous venez de vous livrer.


De quoi s'agit-il? Qu'avez-vous dit? Ceci, au mot et à la virgule près, je vous cite, dans un entretien accordé samedi 28 septembre à propos de la polémique sur les Roms:

- Le Parisien: Manuel Valls a-t-il dérapé?
-  Cohn-Bendit: Oui. En disant que Les Roms ne veulent pas s'intégrer, Manuel Valls racialise la question. Son discours est dangereux et idiot. IL Y A DES GENS QUI, IL Y A UNE SOIXANTAINE D'ANNÉES, PARLAIENT DE LA MÊME FACON DES ROMS ET DES JUIFS. LES JUIFS DES ANNÉES 1930 NON PLUS N'ETAIENT PAS INTEGRABLES... ILS ONT FINI EN CAMP DE CONCENTRATION (...).
- Le Parisien: Selon notre sondage, 93% des Français estiment que les Roms s'intègrent mal...
- Cohn Bendit: DANS LES ANNEES 30, 80% DES FRANCAIS PENSAIENT QUE C'ÉTAIT DIFFICILE D'INTEGRER LES JUIFS...


Vous êtes, je le dis non sans émotion ni tristesse, tombé dans l'ignominie. Etre en désaccord avec Manuel Valls quant à la politique qu'il conduit envers les Roms, c'est, en démocratie, en République, légitime et sans aucun doute indispensable. Je considère pour ma part que cette politique est à la fois mesurée et...passablement inefficace. Mais mon avis ne compte guère, il ne vous importe en rien et vous avez raison.

Assimiler, comme vous le faites par ailleurs, la politique de Manuel Valls à celle de Nicolas Sarkozy, c'est déjà plus contestable, voire stupide. Car il suffirait de faire preuve d'un minimum d'honnêteté intellectuelle pour admettre que ce renvoi dos à dos n'a aucun sens. Mieux que personne, vous savez, Daniel Cohn-Bendit, à quel point la politique, c'est aussi un langage codé puis décodé, un vocabulaire choisi, un habillage culturel, une structure idéologique, des références historiques- encore faut-il qu'elles ne soient pas détournées et manipulées.

En créant un ministère liant immigration et identité nationale, Sarkozy désignait les immigrés et les Roms parmi eux comme les principaux responsables du délitement de la France, de la République, notamment en matière de délinquance et d'insécurité. Valls a-t-il jamais eu une phrase, une attitude, une démarche allant en ce sens? Vous savez bien que non, et c'est un point décisif: un immigré respire mieux dans la France façon Hollande-Ayrault-Valls que dans le pays gouverné par Sarkozy-Guéant-Hortefeux-Besson. Pourquoi vous abstenez vous de le relever? Vous êtes soudain économe de vos mots, Daniel Cohn-Bendit?

Je n'insisterai même pas sur le discours de Grenoble qui, à l'été 2010, a discredité à tout jamais le sarkozysme, définissant de façon explicite une catégorie de sous Français. Et vous associeriez le social-démocrate Valls à cette infamie là? Je ne peux même pas l'imaginer.

Vous savez - comme moi -que Nicolas Sarkozy avait fermé le robinet des naturalisations- un sujet sur lequel vous et moi, fils d'étrangers, devrions être particulièrement sensibles. Vous savez- comme moi- que Manuel Valls, lui aussi fils d'étranger, a pris la décision de l'ouvrir à nouveau, ce robinet, la droite le lui reproche d'ailleurs suffisamment pour que vous n'en ignoriez rien. Mais cela, comme par hasard, vous prenez grand soin de ne pas le relever dans l'interview publié par le Parisien. Pourquoi cette omission?

Venons-en à l'essentiel, à l'ignoble je m'autorise à l'écrire, la comparaison que vous osez faire entre la situation des Roms aujourd hui, en 2013, en France et celle des juifs dans les années 30 et 40, oui 40, car vous n'hésitez pas a évoquer les camps de concentration. Je souhaitais avant tout  corriger votre imprécision sémantique: les juifs et les tziganes n'eurent pas la chance, je dis bien la chance, d'être déportés dans des "camps de concentration" comme vous dites, camps ou l'on pouvait survivre et d'où l'on pouvait même revenir; ils finirent, pour la quasi-totalité d'entre eux, gazés, dans des camps d'extermination. Votre erreur de vocabulaire me laisse perplexe, même si je ne suis pas psychanalyste. Songez y tout de même.

Vos comparaisons sont a la fois outrageantes et ridicules au plan historique, chacun le sait, vous devriez le savoir. Le sort des Roms est épouvantable; ils ne risquent pas, heureusement, une extermination de masse dans l'Europe démocratique à laquelle vous étés si attaché. Alors pourquoi utiliser, instrumentaliser avec tant d'imprudence et d'impudence la Shoah? Pourquoi choisir de la banaliser à ce point?

Car personne, si ce n'est quelques allumés gauchistes, ne peut vous prendre au sérieux; personne, à l'exception d'un débile, ne peut concevoir qu'il puisse exister quelque lien que ce soit entre Manuel Valls et Louis Darquier de Pellepoix, commissaire aux questions juives sous Vichy, ou avec le secrétaire général à la police de Vichy, René Bousquet, organisateur en chef de la rafle du Vel d'Hiv? Vous n'avez pas conscience que vous laissez entendre ce genre de saloperies?

Vous ne savez même pas à quel point je suis navré,d'être contraint de vous adresser ces quelques remarques. Je le suis d'autant plus que je m’étais rangé à vos côtés quand vous aviez choisi de défendre votre frère ainé, Gabriel Cohn-Bendit, qui s'était compromis dans la défense du négationniste Faurisson. Je trouvais injuste, démesuré, ridicule, irrespectueux de votre histoire personnelle et familiale, le procès en sorcellerie qui vous avez été alors intenté.

Mais là vous délirez. Vous délirez gravement. Vous délirez effrontément. Vous délirez sans aucun respect pour la mémoire des déportes juifs et tziganes. Vous délirez sans porter la moindre aide aux Roms. Ils ont avant tout besoin d'intelligence et de prudence, certainement pas de divagations qui ne leur rendent pas service, au contraire.
Je m'en tiendrai là, je ne souhaite pas à mon tour verser dans l'excès et l'invective. Vous l'aurez compris, vos propos m’apparaissent inexcusables et je ne suis pas le seul dans ce cas. Mais où est passé le si subtil et si rayonnant Daniel Cohn-Bendit?

Il est donc indispensable que, sur Marianne.net, dans les colonnes de notre hebdomadaire ou même ailleurs, vous vous expliquiez. J'ose même encore espérer que vous vous corrigiez, amendiez, reveniez en arrière, reconnaissiez que vous avez parlé trop vite...

Dans l'attente de vous lire.
Par Maurice Szafran - http://www.marianne.net/

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