"Les islamistes sont des tartufes"

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Ecrivain engagé sans être militant, Alaa El Aswani, auteur de "l'Immeuble Yacoubian" est un observateur attentif de la société égyptienne. Il revient avec un nouveau roman et nous livre sa vision des derniers soubresauts subis par son pays.


Alaa El Aswani - PETROS GIANNAKOURIS/AP/SIPA
Alaa El Aswani - PETROS GIANNAKOURIS/AP/SIPA
Marianne : L'histoire de votre nouveau roman, Automobile Club d'Egypte, se situe il y a soixante ans. Pourquoi avoir choisi de traiter de cette époque ? Y voyez-vous un parallèle avec la situation actuelle ?

Alaa El Aswani : J'ai choisi cette époque pour plusieurs raisons. Pour le défi que représentait d'abord le fait de changer d'univers et de poser néanmoins ces mêmes questions qui se posent de tout temps aux hommes. Et puis, oui, je crois qu'il y a un rapport entre ces années-là et aujourd'hui, dans le sens où tous les Egyptiens étaient convaincus que l'ancien régime ne pouvait pas durer, mais ne savaient pas par quoi le remplacer, ou plutôt n'étaient pas d'accord sur ce par quoi le remplacer. J'ajoute que mon père, qui était un écrivain connu en Egypte, était, en même temps, l'avocat de l'Automobile Club où il avait un bureau. Alors, quand j'étais petit, je l'accompagnais là-bas et parlais avec tout le monde, les domestiques, les cuisiniers, et ils me racontaient tous des histoires sur ce qui se passait dans ce lieu clos. J'ai gardé tout ça dans ma tête pendant des années et je l'ai utilisé pour ce roman.

Pourquoi tant de voix différentes dans vos romans ?

A. El A. : Pour moi, le roman, c'est une vie sur le papier qui ressemble à notre vie quotidienne, mais qui est plus profonde, plus significative et plus belle. A mes yeux, il y a quelque chose d'artificiel dans l'utilisation d'un narrateur omniscient. La réalité est multiple, la vie, notre vie, n'est pas tout d'une pièce. Tout dépend de l'angle sous lequel on la regarde. D'où la nécessité d'avoir trois voix pour présenter les différents aspects de l'existence.

On évoque volontiers Dostoïevski ou Naguib Mahfouz à propos de vos livres. Vous acceptez ces influences ?

A. El A. : Je lis de la littérature en quatre langues : l'arabe, le français, l'anglais et l'espagnol, mais ma première influence est française. J'étais élève au Lycée français du Caire, où j'ai étudié tous les grands textes qui m'ont influencé. J'ai par exemple écrit, sous le régime de Moubarak, des sortes de fables qui devaient beaucoup à La Fontaine et mettaient en scène un vieil éléphant, le dictateur, et un jeune éléphant, son fils, qui rêvait de lui succéder. La littérature arabe aussi m'a, bien sûr, influencé, mais je crois que c'est la littérature russe du XIXe qui m'a le plus marqué. Dostoïevski est à mes yeux le romancier le plus important de l'histoire littéraire. Il a dépassé les limites de la littérature. Il avait une vision qui faisait qu'on l'appelait à la fin de sa vie «le Prophète». Il y a aussi la littérature de l'Amérique latine. C'est pour la lire que j'ai appris l'espagnol. Je pense que Gabriel Garcia Marquez est lui aussi l'un des romanciers les plus importants de l'histoire. C'est en tout cas le plus important des romanciers vivants. Et je pourrais continuer à vous citer d'autres noms tant j'ai subi d'influences diverses.

On vous qualifie aujourd'hui de «plus grand écrivain arabe vivant», vous acceptez cette étiquette ?

A. El A. : Merci pour le «plus grand», mais, plus sérieusement, non, je ne l'accepte pas. Bien sûr, je suis arabe, mais je déteste que l'on présente la littérature comme quelque chose de folklorique. C'est l'un des problèmes de la littérature arabe en Occident : on regroupe tous les écrivains arabes, on les met dans une maison d'édition ou dans une collection spéciale. Résultat, quand vous entrez dans une librairie, les écrivains arabes sont rangés à part, comme si c'était un groupe de handicapés et d'auteurs folkloriques. Je suis surtout fier de mon succès à l'étranger parce que maintenant je suis traduit dans 100 pays, et je suis présenté comme un écrivain qui est aussi égyptien, pas comme un élément de la scène folklorique. Bref, je suis un écrivain comme un autre.

Vous vous êtes beaucoup engagé contre les Frères musulmans. Est-ce le résultat de votre éducation, en partie française, qui attache beaucoup de prix à la laïcité ?

A. El A. : Absolument. Je parle comme je vous l'ai dit quatre langues, mais je suis convaincu que le français est beaucoup plus qu'une langue. Le français est une vision du monde. Etre francophone, pour moi, c'est être engagé dans un combat pour la liberté, contre le fascisme religieux. J'ai toujours défendu la francophonie comme culture, et je suis parfois un peu triste quand je rencontre des hommes politiques français qui n'ont pas cette vision de la France, qui la voient juste comme un pays occidental parmi d'autres.

On comprend, en vous lisant, qu'à vos yeux le problème de l'islamisme réside dans le mélange du politique et du religieux...

A. El A. : Oui, tout à fait, et cela n'a rien à voir avec l'islam. Je connais bien l'islam et son histoire ; si certains confondent religion et politique, c'est seulement pour accéder au pouvoir ou pour le conserver. L'islam politique n'existe pas dans l'histoire de l'islam. Il a été inventé en 1928 par les Frères musulmans, c'était uniquement un instrument de prise de pouvoir. Imaginez qu'ils osent présenter l'Empire ottoman comme le modèle de l'Etat islamique. L'Empire ottoman a été terrible pour l'Egypte, et je ne parle pas du massacre des Arméniens mais de celui des Egyptiens. Les musulmans turcs ont commis beaucoup plus de crimes que les Anglais chrétiens. Quand les Turcs ont pris Le Caire, ils ont massacré 10 000 Egyptiens en une journée. Voilà le modèle qu'ils nous proposent. Cela dit, j'ai défendu les Frères dans les années 90, car ils étaient jugés par des tribunaux militaires, ce qui était inacceptable. Mais n'oublions pas que M. Morsi a, le 21 novembre 2012, annulé la démocratie, en promulguant un décret supprimant en fait les lois et la Constitution. Alors, le 30 juin 2013, j'ai appelé les gens à descendre dans la rue et j'y suis descendu aussi. Nous étions des millions. Vous connaissez la suite, face aux militants islamistes qui appelaient au jihad, l'armée est intervenue aux côtés du peuple.

On ne peut donc pas parler de coup d'Etat militaire...

A. El A. : Non, quand il y a des millions d'Egyptiens dans les rues on ne peut pas parler de coup d'Etat. Quand l'armée lance un avertissement et réclame que M. Morsi organise une élection présidentielle libre avant d'intervenir, on ne peut pas parler de coup d'Etat. 1952 était un coup d'Etat qui est devenu une révolution, alors que 2013, c'est le contraire. C'est une vague révolutionnaire soutenue par l'armée, surtout pas un coup d'Etat. Ce qui ne veut pas dire que je suis satisfait de ce qui se passe en ce moment, notamment quand je vois que le ministre de l'Intérieur de Morsi a gardé son poste.

Vous m'aviez dit l'année dernière : «Le passage des islamistes au pouvoir a été utile, c'était un mal nécessaire»...

A. El A. : Oui, je le pense. Il fallait avoir fait l'expérience de ce qu'ils représentaient vraiment. Des millions d'Egyptiens croyaient en eux, alors il était utile pour le peuple de les voir au pouvoir, de constater qu'ils n'avaient rien à voir avec la religion, qu'ils ne l'utilisaient que pour accéder au pouvoir et qu'ils ne sont que des politiciens opportunistes au pire sens du terme. Des tartufes, rien de plus.

Allez-vous soutenir la candidature du maréchal Al-Sissi à l'élection présidentielle ?

A. El A. : Le rôle d'un écrivain n'est pas de soutenir un candidat. Je ne le ferai jamais. Ce que je soutiens, c'est la revendication d'une élection présidentielle juste, ce qui n'a jamais eu lieu en Egypte. Même la dernière élection était truquée.

Vous vivez-vous comme un écrivain engagé ?

A. El A. : Je n'aime pas trop le mot, il comporte trop de risques de dérive vers des livres plus militants qu'artistiques, comme cela s'est passé dans les années 60. Je crois, moi, que c'est l'écriture qui est engagée. Pour moi, l'écriture, c'est d'une certaine manière une défense des valeurs humaines. Si j'écris des romans pour défendre la liberté et qu'il y a des millions de gens dans les rues pour la défendre, je ne peux pas rester chez moi. Mais, surtout, je crois comme Garcia Marquez (on y revient) que la meilleure manière de défendre une idée, c'est être capable d'écrire un bon roman. Ce qui ne veut pas dire que l'on écrit un roman pour des raisons politiques. Cela veut dire que la beauté littéraire ne peut pas ou du moins ne devrait pas exister si l'on ne défend pas des valeurs. La littérature n'est pas un outil pour changer le monde, mais un outil pour changer le lecteur, pour changer sa vision du monde. Et ce sont ces lecteurs changés par la littérature qui seront capables de changer le monde.

Vous sentez-vous menacé ?

A. El A. : Oui, bien sûr. Mais je n'ai pas de policier pour assurer ma sécurité en Egypte. Il faut dire que depuis des années je m'oppose aux pouvoirs en place... Cela étant, je suis tout de même protégé par des jeunes révolutionnaires qui m'ont d'ailleurs, au moins à deux reprises, sauvé la vie. Vous savez, j'ai vu des jeunes gens de l'âge de mon fils tués à côté de moi dans des manifestations. Alors oui, je suis menacé, mais d'une certaine manière tous les Egyptiens sont menacés.

Etes-vous optimiste pour l'évolution de l'Egypte ?

A. El A. : Cent pour cent optimiste parce que cette révolution a suscité chez les gens un changement irréversible. La révolution n'est pas un match de foot de quatre-vingt-dix minutes. La révolution, c'est une ouverture qui va continuer. Il y a des gens qui rêvent de l'annuler, mais ça ne marchera pas. Les Egyptiens d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux qui vivaient sous Moubarak. Les gens n'ont plus peur, quelque chose a basculé dans leur tête.

Comment réagissez-vous face à ceux qui disent : «La démocratie n'est pas pour les pays arabes, elle ne leur convient pas» ?

A. El A. (éclat de rire) : Je ne peux pas m'empêcher de rire quand j'entends ça, tellement c'est ridicule. On ne peut pas en débattre de manière sérieuse. Ceux qui le disent n'ont en fait aucune idée de ce qu'est la démocratie. La démocratie, c'est l'un des principaux droits de l'homme. Si vous pensez vraiment qu'elle n'est pas faite pour les Arabes, c'est que vous êtes raciste, que vous pensez qu'il y a des êtres humains qui sont plus humains que les autres.
Propos recueillis par Alexis Liebaert - http://www.marianne.net


 
ALAA EL ASWANI EN DATES

1957

Naissance au Caire. Alaa El Aswani est le fils d'un écrivain célèbre (Abbas El Aswani).

1965

Etudes au Lycée français du Caire.

1976

Etudes de chirurgie dentaire à l'université de l'Illinois, à Chicago.

2002

Publie son premier roman, l'Immeuble Yacoubian. Un succès mondial. Il continue néanmoins d'exercer son métier de dentiste à temps partiel, afin de rester en contact avec la réalité des préoccupations de ses concitoyens.

2006

Publie Chicago, qui décrit la vie des étudiants arabes aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.

2010

Publie Chroniques de la révolution égyptienne, un recueil d'articles publiés dans les journaux.

2011-2013

Prend une part active à la révolution, en manifestant et en se faisant le porte-parole des révolutionnaires.

2013

Publie Automobile Club d'Egypte.


 
ÉGYPTE, VERSION 1952

Il y a, c'est vrai, ce saut de soixante ans en arrière dans l'histoire de l'Egypte, inédit dans un roman d'Alaa El Aswani. Pourtant, dès les premières pages, aucun doute ne subsiste, Automobile Club d'Egypte est bien de la plume de celui que certains qualifient de «plus grand écrivain arabe vivant». Tout y est, en effet, de ce qui fait la magie de son univers : une écriture qui vous emporte, de multiples voix pour un roman choral et des personnages auxquels on s'attache irrésistiblement.

Le Caire, dès lors, à la veille du coup d'Etat de 1952 qui devait mettre à bas la monarchie. Le roi Farouk, un jeune obèse un rien obsédé gavé de sucreries règne, appuyé par l'ancien colonisateur qui contrôle l'économie du pays. Au centre du récit, on l'aura deviné, l'Automobile Club, copie du Carlton de Londres, édifié par les Britanniques et épicentre de la décadence cairote. C'est là que se retrouve un triste jour Abdelaziz Hamam, contraint par la ruine de sa puissante famille de se faire domestique pour nourrir femme et enfants. L'occasion pour El Aswani d'une description sans tendresse de cette société au bord du collapsus qui n'est pas sans rappeler l'Egypte d'aujourd'hui.

Automobile Club d'Egypte, d'Alaa El Aswani, Actes Sud, 544 p., 23,80 €.

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