Les failles de l’antiterrorisme français dans l’affaire Merah

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !


AP/SIPA
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Il y a un an cette semaine, alors qu’il s'est approché de l'école Ozar Hatorah en scooter, Mohammed Merah aurait difficilement pu croire à sa chance. Quatre jours après avoir tué deux militaires à Montauban, et huit jours après en avoir tué un à Toulouse, il était sur le point d'effectuer son geste le plus sanglant et de gagner une notoriété internationale en tant que premier « martyr » d’Al-Qaida ayant entièrement exécuté un complot terroriste en Europe depuis les attentats de Londres en 2005.
Une grande partie des analyses a mis l'accent sur le fait que la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) a fait une évaluation erronée des intentions de Mohamed Merah dans les mois qui ont précédé ses attaques. Tout aussi remarquable, cependant, est que les services français n'ont pas été en mesure de mettre en commun leurs informations et d'identifier Merah après ses deux premières attaques. 
 
Pour comprendre le conflit inter-services au cœur de cette faille sécuritaire, il faut revenir à 1998. Cette année-là, l'assassinat du préfet Claude Érignac et d'autres actes de terrorisme corse occupent entièrement les spécialistes anti-terroristes de la police judiciaire. Très vite, « le sheriff », le juge d'instruction Jean-Louis Bruguière, conclue une alliance avec la Direction de la surveillance du territoire (DST), composante de la future la DCRI, et  commence à lui confier la-quasi totalité des enquêtes judiciaires sur le terrorisme islamiste. Avec son emprise unique sur les deux côtés de la médaille opérationnelle – renseignements et enquêtes judiciaires – la DST devient le spécialiste du terrorisme islamiste parmi les services français.
 
Au cours des années après 11-Septembre, la police judiciaire ne cache pas sa frustration. Elle embauche des agents supplémentaires spécialisés dans le terrorisme islamiste et tente de récupérer quelques affaires d’islamistes auprès des juges. Quand je me suis rendu à Paris, en 2006 et 2007, pour mener des recherches dans le cadre d’un livre sur la lutte anti-terroriste française et britannique, les tensions étaient fortes entre les spécialistes de la DST et la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) de la police judiciaire.
 
Assis dans son bureau de la rue des Saussaies, un haut fonctionnaire de la SDAT m'a dit que donner à un service de renseignement, comme la DST, la responsabilité de mener des enquêtes judiciaires pourrait être «une menace pour la liberté publique». Un autre officier de la SDAT a reconnu que son service « cherchait à récupérer cette activité judiciaire de la DST. » Il y a «un type de guerre» entre les deux services,  a-t-il admis. Invité à dire si les deux services avaient mené des opérations ensemble, il a répondu: «Non, non, non ... c’est très cloisonné. »
 
Un ancien haut fonctionnaire de la DST souligne le travail de son service avec les juges d'instruction, lorsqu'on je l’interroge sur la coopération entre les services. Il se montre moins enthousiaste au sujet du travail de la DST avec la police judiciaire contre le terrorisme islamiste. « Il a été, disons, moins intense», dit-il.
Les années ont passé, mais la DST (fondue avec les RG pour former la DCRI) a continué à tenir la pole position, au grand dam de la SDAT. Comme un haut fonctionnaire de police m'a confié : «La DCRI est toujours au sommet de la lutte contre le terrorisme islamiste, plus que la SDAT ... officiellement, il est censé y avoir être une synergie (entre les deux services), mais en réalité, il s'agit d'une compétition.» Un officier de police a ajouté: « Entre la DCRI et la SDAT, il faut avouer que parfois il y a des problèmes ... il n’y a pas de pacte tacite entre eux».

Dans ce contexte, on comprendre mieux la lente et insuffisante coopération entre les services dans le cas Merah. Après avoir tué ses deuxième et troisième victimes militaires le 15 mars 2012, une journée entière se passe sans aucun contact entre la SDAT et la DCRI. Ils finissent par se rapprocher,  mais il a fallu attendre la nuit du 17 mars pour que les deux entités partagent une liste d'adresses IP permettant de remonter à Merah. 36 heures passent sans que l’enquête progresse, permettant à Merah d'entrer dans l'école Ozar Hatorah dans la matinée du 19 mars et de tuer trois enfants et un rabbin.
 
Après l'attaque contre l'école juive, le croisement des informations de la DCRI et de la police judiciaire porte ses fruits, quelques heures trop tard pour les quatre dernières victimes de Merah.

 
Les services anti-terroristes français ne sont pas habitués à de tels échecs publics. Ils ont une solide réputation internationale dans les cercles de sécurité et des experts des États-Unis, de la Grande-Bretagne et d’ailleurs ont souvent fait le pèlerinage de Paris afin d'apprendre de l'expérience des services français. Pourtant, comme mon livre le montre clairement, il existe depuis longtemps des rivalités inter-services dans les coulisses qui compromettent l'efficacité de la lutte antiterroriste française.
 
Mohamed Merah a exposé un défaut particulier. La France a un système presque omniprésent de renseignements au sujet du terrorisme sur le territoire national, ce qui correspond à peu d'autres démocraties libérales. La DCRI domine le travail sur le terrorisme islamiste et international, tandis que la police judiciaire se spécialise dans les autres formes de terrorisme. Mais qu'est-ce qui se passe quand on ne connait pas le type de menace à laquelle on est confronté ? Est-il un extrémiste islamiste, un ancien militaire mécontent ou un terroriste d'extrême droite ? Quel service tient le rôle principal dans ce cas ?
Il y a un an, alors que le tueur préparait sa troisième attaque, aucun service n’a pris en charge le rôle principal consistant à unir toutes les informations pertinentes des différents services en temps opportun. Le mystérieux tueur de Toulouse et Montauban a souligné cette lacune fatale dans un système anti-terroriste par ailleurs solide.
 
Les «bureaux de liaison» régionaux, proposés par l'Inspection générale de la police nationale comme un moyen de mieux coordonner les services, ont peu de chances de résoudre ce problème à eux seuls. La division entre la DCRI et la police judiciaire a des racines profondes. Soit les deux services ont besoin de résoudre leur désaccord sur les enquêtes anti-terroristes islamistes, soit le gouvernement doit affirmer son autorité sur les services et le résoudre pour eux.



*Frank Foley est maître de conférences dans le département des études de guerre de King’s College de Londres. Son livre est intitulé: Countering Terrorism in Britain and France: Institutions, Norms and the Shadow of the Past (Cambridge University Press, 2013).
Par  Frank Foley - http://www.marianne.net/

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