Le fantasme de la France raciste

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

oilà le dernier des sujets montés par les médias à grand renfort de trompettes et de jugements définitifs : la France est un pays raciste. Est-ce aussi simpliste ?


Des militants de SOS Racisme manifestent devant le centre Pompidou, Paris - YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA
Des militants de SOS Racisme manifestent devant le centre Pompidou, Paris - YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA
On se croirait revenu à l’époque de « SOS Racisme » qui permit à Harlem Désir de s’imaginer un destin national. Il ne manque que BHL à l’appel, mais rien n’est perdu. En attendant son éventuel renfort, des voix étreintes par l’angoisse expliquent que la France est devenue une plaie pour la civilisation en raison de sa xénophobie congénitale.  

Le Parisien pose la question : « La France devient-elle raciste ? » La réponse induite est positive, forcément positive. Le même jour, Libération donne la parole à Christiane Taubira et s’empresse d’expliquer que « la parole xénophobe se libère en France ». La veille, Harry Roselmack, journaliste vedette de TF1, lançait dans  Le Monde : « Me voilà ramené à ma condition nègre ». Et d’ajouter cette sentence définitive : «  La France raciste est de retour ». Bref, l’hexagone serait l’équivalent européen des Etats-Unis de la ségrégation raciale des années 50.  

Il serait temps de revenir sur terre. Qu’il y ait une recrudescence des manifestations de racisme, comme toujours en période de crise, nul n’en doute. Qu’il faille les condamner avec la dernière vigueur, c’est l’évidence même. Que les heures sombres du Sarkozysme, avec son instrumentalisation de l’identité nationale, aient ouvert des vannes que l’on croyait fermées à jamais, c’est certain. Que le traitement infligé à Christiane Taubira par quelques voix haineuses soit une offense à la ministre et à la République, on ne le dira jamais assez. Par parenthèse, on regrettera que les dirigeants politiques de tous bords n'aient pas réagi plus tôt. 

Mais de là à décrire le pays comme un bunker de racistes potentiels ou avérés, il y a un pas qu’il serait hasardeux de franchir, sauf à prendre ses fantasmes pour la réalité et des faits isolés pour une tendance générale. D’après les chiffres fournis par la ministre de la justice, on est passé de 1300 plaintes au premier trimestre de 2012 à 1500 pour la période correspondante de 2013. Sans doute est-ce beaucoup. Quand bien même ne resterait-il qu’une seule plainte, ce serait trop. Mais comment peut-on en déduire qu’il y a une déferlante raciste ?  

Certes, on entend des choses qui sonnent étrangement à l’oreille. Le discours de Manuel Valls sur les Roms relève d’un amalgame indigne d’un ministre de la République, mais cela n’en fait pas pour autant un agent du FN. On pourrait en dire autant du « pain au chocolat » de Jean-François Copé et de quelques autres saillies. Si elles ne grandissent pas leurs auteurs, elles ne les transforment pas d’office en descendants naturels de Maurras ou de Laval.  

En vérité, le tsunami raciste relève en grande partie du fantasme. Même le Front National, qui vient de loin (et de bas) en la matière prend soin d’exclure au plus vite toute voix douteuse, de peur de voir entacher son entreprise de dédiabolisation. Ce n’est donc pas parce que la dénommée Anne-Sophie Leclerc, ex tête de liste du FN, a tenu les propos détestables que l’on sait, qu’il faut en faire le symbole de la Marianne nationale. 

Il existe même plutôt une forme de veille républicaine en partie salutaire mais qui peut tourner à l’obsession, comme en témoigne l’histoire de la jeune militante de l’UNEF obligée de reconnaître qu’elle avait inventé de toutes pièces une pseudo agression raciste. La chasse à la parole déviante est ouverte 24h sur 24. On ne peut plus rien dire sans peser ses mots au trébuchet afin d’échapper au tribunal des flagrants délits intellectuels. Si certains comiques avaient l’audace de leurs prédécesseurs, ils seraient envoyés d’office devant le Tribunal Pénal International.  

Du haut de leur magistère éthique, loin des contingences de ce bas monde, les professionnels de l’indignation permanente et de la colère sélective édictent le Bien et le Mal, séparent les Bons des Méchants. Echapper à la police de la pensée est devenu un exercice périlleux. Veut-on défendre la laïcité ? On est suspect d’islamophobie, mot valise qui permet tous les procès. Veut-on défendre la nation contre le rouleau compresseur de l’Europe néolibérale? On est traité de nationaliste attardé. Veut-on réguler l’immigration pour empêcher le dumping social dont rêvent les ultralibéraux ? On est accusé de vouloir rejeter les immigrés à la mer. De ces sujets tabous, les bonnes âmes ne parlent pas. Elles préfèrent  donner des leçons de morale.
Par Jack Dion - Marianne

Publié dans Dans l'actualité

Commenter cet article