Langues régionales : encore de l’enfumage sociétal?

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Politiquement hasardeuse, financièrement irréaliste, la demande de ratification pleine de la Charte est, de plus, inutile si l’objectif est vraiment de défendre l’enseignement des langues régionales.


Ecole DIWAN, école primaire dont l'essentiel de l'enseignement se fait en Breton, Saint Brieuc - MAISONNEUVE/SIPA
Ecole DIWAN, école primaire dont l'essentiel de l'enseignement se fait en Breton, Saint Brieuc - MAISONNEUVE/SIPA

Strollad Breizh (Le Parti Breton) n’a pas l’intention de se faire avoir et « s’offusque » que la proposition de loi constitutionnelle qui sera soumise au vote des députés mardi prochain, « présentée comme une possibilité de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, ouvre aussi la possibilité  d’une interdiction de pratiquer ces langues dans la vie publique ». Strollad Breizh « veut une signature de la Charte sans restriction pour permettre une véritable avancée pour la reconnaissance des langues minorisées par la France ».

Le Parti Breton n’est pas né du dernier crachin et se méfie de cet énième retour de la ratification de la Charte des langues régionales. Il est bien placé pour savoir que la gauche en parle à chaque campagne électorale (c’était l’« engagement » 56 du programme de François Hollande), mais que cela n’aboutit jamais. La dernière tentative, celle de Lionel Jospin en 1999 n’avait pas passé le stade du Conseil Constitutionnel. Cette nouvelle tentative ressemble à une nouvelle manœuvre de diversion sociétale – entre cannabis et avortement – qui n’a pas beaucoup de chance d’aboutir, tant pour des raisons juridico-politiques que financières.

Une modification de la Constitution est en effet nécessaire. Jean-Jacques Urvoas, qui est à la manœuvre, sait que cette proposition de loi constitutionnelle, si elle était adoptée, devrait ensuite faire l’objet d’un referendum ! Et même si le gouvernement, pour éviter un référendum inenvisageable décidait d’en faire un projet de loi constitutionnel, celui-ci devrait être approuvé par une majorité de trois cinquièmes des parlementaires (députés et sénateurs), réunis en Congrès à Versailles. De quoi être patient.

Mais patient, le Parti Breton l’est. Ce qui l’inquiète plus c’est de se voir refourguer une version low cost de la Charte qui ne remettrait pas en cause la primauté de la langue française. Car l’élément le plus important, pour lui, est que l’Etat ratifie les dispositions de la Charte instaurant la « co-officialité » : « reconnaître un droit à pratiquer une langue autre que le français non seulement dans la vie privée, mais également dans la vie publique ».

Procès, mariages, permis de conduire et de construire, déclaration d’impôts, dossier de chômage, etc, : tous les actes et démarches de la vie publique devraient alors pouvoir se faire dans la langue de son choix. Ce qui veut dire que l’administration soit obligée d’y répondre en se « bilinguisant », des formulaires aux guichets, avec batterie de traducteurs et de fonctionnaire bilingues. Le moins que l’on puisse dire est qu’on imagine mal le nouveau « Comité stratégique de la dépense publique » que François Hollande vient de mettre en place pour trouver une dizaine de milliards d’économies par an accepter de voir les impôts des contribuables financer de nouvelles dépenses aussi absurdes.

Politiquement hasardeuse, financièrement irréaliste, la demande de ratification pleine de la Charte est, de plus, inutile si l’objectif est vraiment de défendre l’enseignement des langues régionales. Celui-ci, en France, est en effet assuré au mieux pour celles qui existent encore.

En Corse, la langue locale (en fait de l’italien pisan) existe encore, parlée par plus du tiers de la population. Elle est quasiment obligatoire à l’école primaire (les parents doivent se faire remarquer en signant une demande pour que leur enfant ne suive pas les trois heures hebdomadaires de corse…) et quiconque veut suivre des cours de corse en secondaire le peut.
     
Le basque, autre langue régionale encore bien en vie est parlée par plus du quart du pays basque français. Bien que le basque reste très vivant et bien très entretenu dans de nombreux et très actifs festivals de musique et de théâtre, sa régression n’est pas enrayée par les filières bilingues de l’enseignement public (57% des écoles primaires proposent l’enseignement du basque) ou le système en immersion du réseau « ikastola » (système immersif).

Pour l’occitan, la situation est plus préoccupante. Cette langue romane du sud de la France n’est plus maitrisée que par moins de 5% des vieux midi-pyrénéens, bien que les élèves qui le souhaitent puissent aussi en suivre les cours dans leur scolarité.

Le breton, enfin, est le plus symbolique de cette fausse querelle de la défense des langues régionales. D’abord parce que « le » breton n’a jamais existé. N’existaient que des dialectes dans la moitié ouest de la péninsule (la « Basse-Bretagne ») : le trégorrois, le vannetais, le léonard, le cornouaillais, en régression dès le début du XXème siècle. Dés la fin du XIXème siècle le français s’est généralisé dans les villes. Non pas du fait d’un génocide culturel imposé par un Etat jacobin et colonial : les Bretons sont passés au français parce qu’il constituait pour eux une langue universelle leur permettant de sortir de leur isolement. L’adoption du français a été souvent volontaire et vécue, notamment par l’entremise des femmes, comme une émancipation de l’emprise de l’Eglise.

Le breton enseigné aujourd’hui dans les écoles Diwan est en fait un néo-breton inventé par un nationaliste utopiste breton des années 30, Roparz Hemon. Habité par une haine de la France, il avait fait le constat lucide que les Bretons passaient au français parce qu'il leur permettait de communiquer entre eux (ce que la variété des dialectes bretons ne leur permettait que difficilement) et avec les autres Français dans le cadre d'un métissage national accéléré par la guerre de 14-18. Roparz Hemon, professeur d'anglais, reprit l'idée des nationalistes bretons du XIXe siècle de créer une langue bretonne unique - et écrite - qui constituerait la nouvelle langue universelle et remplacerait en quelques générations le français, qu'il faudrait « désapprendre » » et « combattre en tout temps et en tout lieu ».

Il élabora, à partir des dialectes, une novlangue synthétique, épurée des mots d'origine française et enrichie de mots gallois. Travail linguistique de titan, mais aussi projet élitiste qui n'avait que mépris pour les « expressions du parler populaire » de ces Bretons « pires que les porcs sur le fumier », qu'il entendait relever de leur aliénation française par la manière forte.

La défaite de 1940 - divine surprise pour lui aussi - lui en offre l’occasion : il se déclare d'emblée « partisan d'une collaboration loyale avec les peuples qui façonnent sous nos yeux l'Europe nouvelle » dans laquelle une nation bretonne pourrait avoir sa place. Les Occupants voient en effets les avantages à ranimer les ethnismes locaux et offrent en 1941 à Hémon, qui dirige le journal antisémite Arvor, l’animation des émissions en néobreton à Radio-Rennes comme salarié de la propagande allemande.
     
Contrairement à la dernière ânerie de Jean-Luc Mélenchon les écoles Diwan ne sont pas « une secte » (bien qu’un collège Diwan du Finistère ait porté longtemps le nom de Roparz Hémon avant d’être débaptisé) : ils constituent d’excellents établissements scolaires, parmi les meilleurs de la Bretagne et de France. Parce que, archi-subventionnés, ce sont ceux qui disposent de plus de moyens et qu’ils ont la liberté de choisir leurs enseignants (Le conseil que l’on puisse donner aux parents bretons est d’ailleurs d’y mettre leurs enfants !).
         
L’addition des vieilles personnes parlant encore les dialectes de Basse-Bretagne et les jeunes initiés au néobreton de Hémon (ils ne se comprennent pas toujours entre eux…) ne dépasse pas 200 000 personnes, un chiffre dont la tendance est à la baisse. Et le néobreton est parlé par moins de 1% des moins de 20 ans. Ces chiffres montrent qu’une identité forte n’a pas besoin de langue particulière pour exister et se défendre. La force de l’identité bretonne ne fait de doute pour personne, elle passe par la culture locale, le patrimoine, la musique, une façon très particulière et efficace de faire de la politique et de se défendre, comme on l’a vu avec le dernier épisode des « Bonnets rouges » ou dans la mobilisation contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes qui ne se fera pas plus que la centrale nucléaire de Plogoff il y a trente ans.
      
Cette Bretagne forte, différente, sans pareil, n’existe pas à cause des bretonnants mais des Bretons. Une identité d’autant plus forte et attirante qu’elle est ouverte à tous parce qu’elle repose sur des valeurs et non sur une grammaire linguistique artificielle pour apparatchiks bretonnants. L’un d’entre eux, Fulup Jacq, directeur de l'Office publique de la langue bretonne n’hésite pourtant pas à aller plus loin : « La Charte n'est pas suffisante. Il faudra des lois pour faire revivre les langues régionales ». A part instaurer le néobreton obligatoire, on ne voit pas ce qu’une loi pourrait faire de plus pour lui qu’aujourd’hui.

Car il ne faut arrêter de surestimer le débat et analyser les choses de manière plus prosaïque. L’enjeu véritable de la ratification de la Charte pour les militants bretonnants n’est pas tant de développer l’enseignement de la langue déjà largement aidée pour qui s’y intéresse que de garantir nombre d’emplois publics à ses rares locuteurs et ainsi de créer pour nombre d’enragés anti-français des rentes de fonctionnaires payés par l’État jacobin...

 

Par Eric Conan - http://www.marianne.net/

Publié dans Dans l'actualité

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