La récup : entre acte politique et urgence sociale

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Alors que les Français sont de plus en plus nombreux à pâtir de la crise, le gaspillage reste roi dans notre société de surconsommation. Pour dénoncer cette absurdité, consommer moins chère ou tout simplement pour se nourrir sans se ruiner, des citoyens s’organisent autour d’un maitre mot : la récupération.


Collectif Comida Basura, qui sert des repas gratuits élaborés à partir d'invendus - CLAVIERES VIRGINIE/SIPA
Collectif Comida Basura, qui sert des repas gratuits élaborés à partir d'invendus - CLAVIERES VIRGINIE/SIPA

Nos poubelles recèleraient-elles des trésors ? Sans espérer y trouver des lingots d’or, il y a dans la masse de nos ordures un tas de choses encore utilisables. A l’image de notre société, nous achetons beaucoup et nous gaspillons beaucoup. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), la France a produit 770 millions de tonnes de déchets pour l’année de référence 2009. Sur ces millions de tonnes, les ordures ménagères représentent 4 % de la production des déchets, les secteurs du BTP et de l’agriculture étant les plus gourmands. Si de plus en plus de Français tentent de revaloriser leurs déchets, la France continue de jeter allégrement : vieilles chaussures, vêtements usagers, électroménagers ou nourriture. Immondices pour les uns, matières premières pour les autres qui n’hésitent plus à fouiller nos poubelles pour en tirer le meilleur. 
 
Le Carré des Biffins 
 
« Avant 2008, il y avait une cinquantaine de biffins qui vendaient régulièrement, mais avec le phénomène de paupérisation, on est arrivé à des pics de mille vendeurs à la sauvette le weekend. Ça devenait ingérable pour les riverains, les vendeurs des puces et les biffins eux-mêmes » se souvient  Gérald Briant, adjoint au Maire du 18ème arrondissements de Paris, chargé des Affaires sociales. Ce nouvel afflux de population entraine de nombreuses nuisances mais surtout, ne permet plus aux biffins de vendre paisiblement le fruit de leur récup, noyé sous le flot des vendeurs d’objets volés, de contrefaçon et des trafiques illégaux. La mairie du 18ème décide de réagir : « Avec l’association Aurore, on s’est mis à réfléchir conjointement pour imaginer un dispositif qui permettrait aux vrais biffins de travailler en toute tranquillité ». 
 
De cette réflexion va naître en octobre 2009 le Carré des biffins. La Mairie aménage un espace de vente de 100 places sous le pont de l’avenue Montmartre mis à disposition le week-end et le lundi. Pour en obtenir une, le biffin doit satisfaire trois conditions : habiter dans le 17ème, le 18ème arrondissement ou à Saint-Ouen, bénéficier des minimums sociaux et ne vendre que des objets de seconde main issus de la récupération. Depuis la création du carré, le calme est revenu dans le quartier.

« Cette espace a aussi permis de créer un contact avec ces populations pour leur proposer une aide sociale et permettre à ces personnes de pouvoir vendre dans une atmosphère apaisée sans la peur du gendarme ou de se faire voler » nous explique Gérald Briant. L’association Aurore qui chapeaute le projet, a installé un bus « café social »à proximité du carré qui permet aux biffins de bénéficier d’entretiens avec un travailleur social. Pour l’élu, le projet a aussi pris une autre dimension : «Un autre élément s’est rajouté au projet qui avait d’abord un caractère purement social, c’est le recyclage. Car les biffins sont par leur activité des « agents-recycleur. On réfléchit donc à faire évoluer le concept en créant par exemple de vrais stands démontables pour que les biffins n’aient plus à vendre à même le sol sur une bâche. On souhaiterait aussi créer une ressourcerie qui travaillerait exclusivement avec les biffins ». 
    
De l’aveu même de l’adjoint au Maire chargé des affaires sociales, le carré des biffins reste une solution d’urgence : «  La situation des biffins n’est évidemment pas enviable, socialement c’est très dur, mais face à une situation qui a toujours existé, on permet d’améliorer les conditions de vie des biffins qui ne vivent que de la récup ». La Mairie du 14ème s’est lancée à son tour en créant un espace pour les biffins porte de Vanves. 
 
Une seconde vie pour nos voitures 
 
Si le secteur de la récup est largement représenté par le monde associatif à l’image d’Emmaüs, les entreprises commencent à s’y intéresser elles aussi. C’est le cas de la Maif. Dans le domaine de la réparation d’automobiles endommagées, l’Assurance se demandait comment faire baisser le coût de la facture pour ses assurés. En moyenne, 40 % du prix va pour la main d’ouvre, 40% pour la pièces et 20 % pour la peinture. Seul le coût de la pièce pouvait évoluer.

Un arrêté du 29 avril 2009 est venu aiguiller la réflexion de la Mutuelle en ouvrant la voie de l’utilisation de pièces d’occasion pour les véhicules accidentés « Dans l'hypothèse où il sera utilisé des pièces de réemploi après accord du propriétaire et de l'expert, ce dernier définit la méthodologie de la remise en conformité et évalue le montant des travaux à effectuer sur le véhicule contradictoirement avec le réparateur ». La Maif décide de lancer en octobre 2010 un test sur quatre départements de la région Poitou-Charentes. L’expérience vise les véhicules âgés de plus de six ans. Les pièces de réemploi proposées aux sociétaires concernent les capots, les pare-chocs, optiques, les portières ou les ailes de voitures.

Selon l’assureur, les résultats sont très satisfaisants. Alors à quand une généralisation au plan national ? Pas pour tout de suite selon la Maif. Contacté par Marianne, la Mutuelle explique que si le pilote mené en Poitou-Charentes a donné satisfaction sur le plan économique et écologique, il reste encore des problèmes à surmonter comme par exemple celui du flux des stocks de pièces.  Au niveau européen, une mutuelle d’assurance suédoise qui favorise l’utilisation de la pièce de remploi a permis en 2009 de réduire la production de déchet de 9000 tonnes et d’économiser 9 millions d’euros sur la réparation automobile. Affaire à suivre donc. 
 
Des trésors pour les glaneurs 
 
Se nourrir sans dépenser un seul centime est-ce possible ? Oui, si on en croit l’expérience des Gars Pilleurs. L’un des co-animateurs nous résume leur projet : « Nous sommes un mouvement de citoyen Lyonnais qui récupère dans les poubelles tous les aliments encore consommables qui sont jetés par les supermarchés, les supérettes ou les boulangeries. Ensuite  on redistribue la nourriture en trop sur la voie publique. » Tout commence il y a deux ans lorsqu’Emmanuel* arrive à Lyon pour ses études. Jeune étudiant sans le sous, il cherche un moyen pour manger tout en préservant ses quelques revenus. Il se lance dans la récup des fins de marché.

Les récoltes sont bonnes certes, mais pas encore suffisante. Il va alors repérer une source bien plus abondante : les poubelles de supermarchés. « J’ai commencé à le faire régulièrement avec un pote. Les supermarchés ne s’embarrassent pas avec le gaspillage. On trouvait de quoi manger pour plusieurs jours » se souvient-il. Vient le jour où il récupère plus de 70 kg de nourriture consommable : « C’était en mars 2013. On ne voulait pas à notre tour  jeter cette nourriture. On a donc décidé de donner le surplus de denrée alimentaire. On a imprimé des tracts pour expliquer notre démarche et annoncer les lieux de redistribution. C’est comme ça qu’a commencé la redistribution sauvage sur la voie publique des Gars Pilleurs ». 

Voilà deux ans qu’Emmanuel n’a pas dépensé un seul euro pour se nourrir. Au-delà des considérations financières, le combat des Gars Pilleurs est un combat contre le gaspillage : « Pour nous, ce gâchis est un vrai problème sociétale et une absurdité totale. Sur Lyon, il n’y  aurait pas assez de gens pour manger le fruit de nos récoltes. La motivation est surtout politique. Ce gâchis est une aberration écologique, économique et sociétale. Il y a des gens qui ont besoin de cette nourriture alors pourquoi s’en priver ». Les récups de ces derniers mois semblent leur donner raison puisqu’ils ont retrouvé pas moins de 230 kg de produits alimentaires dans la poubelle d’un seul supermarché et 97 litres d’alcools dans une autre. De quoi se faire une petite sauterie digne de ce nom. 
 
A Tours, Daniel Boyer, président de la Banque alimentaire de Touraine, l’a bien compris. Depuis le mois de juin, une camionnette réfrigérée passe quatre fois par semaine dans une dizaine de supérette de la ville pour récupérer des produits alimentaires frais. Interrogé par le journal La Croix, Daniel Boyer ne cache pas son enthousiasme : « Nous avons reçu quatre tonnes de produits laitiers, de viande et surtout de fruits et légumes ». Cette initiative s’inscrit dans le Pacte nationale contre le gaspillage alimentaire lancé par le ministre de l’Agroalimentaire Guillaume Garot. A terme, la banque alimentaire espère récupérer 40 tonnes de denrées par an.  
 
Le potager de Marianne 
 
Sur le Marché de Rungis, de nouvelles têtes sont apparues depuis quelques années. L’Association Nationale de Développement des épiceries Solidaires (ANDES) a inauguré en 2008 le potager de Marianne, un atelier chantier d’insertion (ACI) qui emploie 24 salariés en insertion. Ils ont pour mission de valoriser les invendus du Marché de Rungis c’est à dire récupérer, trier, préparer les commandes et livrer les différentes associations soit 670 tonnes de fruits et légumes en 2012. 

Pour Guillaume Bapst, directeur de l’ANDES, tout part d’un constat accablant : « En 2005 on se rend compte que les personnes socialement fragile qui bénéficient d’une aide ont de graves carences alimentaires. En gros seul 1,2 % des personnes concernées mangent de manière équilibrée. En 2007 l’Etat nous demande de réfléchir à un dispositif pour atteindre trois objectifs : Récupérer des fruits et légumes pour lutter contre le gaspillage, ramener vers le travail des personnes qui en sont éloignées et faire bénéficier à un maximum d’associations la redistribution de la récup »

C’est ainsi qu’en 2008, le potager de Marianne est lancé. Pour le directeur de l’ANDES, cinq ans après, l’expérience est très positive : « Economiquement parlant, ce dispositif a permis de faire des économies à l’Etat et au contribuable. En moyenne 70 % des travailleurs passés dans nos ACI retrouvent le chemin de l’emploi au bout de 9 mois. Au Pôle emploi on considère qu’ils mettent deux ans. Ce sont autant d’allocations chômage qu’ils n’auront pas besoin de toucher. Ecologiquement, on a su revaloriser des aliments qui étaient destinés à l’incinération. 39 % des aliments qu’on livre proviennent de la récup. On lutte contre l’absurdité du gaspillage tout en aidant des personnes à retrouver le chemin de l’emploi. » Depuis, d’autres chantiers d’insertion calqués sur le modèle du potager de Marianne ont été ouverts. 
 
Du côté de nos voisins belges 
 
En Belgique, la ville de Herstal située dans la province de Liège a lancé une initiative innovante pour lutter contre le gaspillage alimentaire des grandes surfaces. « Les associations types restos du cœurs et Fédérations des banques alimentaires nous faisaient part de leurs problèmes pour récupérer de la nourriture » se souvient Frédéric Daerden, Bourgmestre d’Herstal et député européen. 
Revenant d’un débat sur la question du gaspillage alimentaire, l’idée d’associer cette lutte à l’aide alimentaire a fait son chemin comme il nous le raconte : « On s’est dit, que lors du renouvellement du permis d’environnement, l’équivalent du permis d’exploitation français, on pouvait inclure une nouvelle obligation pour que les supermarchés proposent aux associations d’aide alimentaire leurs invendus avant de les détruire. On a donc modifié le règlement et testé cette nouvelle idée. La première phase s’est faite durant l’été 2012 avec une grande surface qui avait déjà l’habitude de travailler avec des associations d’aide alimentaire. L’expérience s’est très bien passée et nous avons décidé de généraliser à toute la ville, c’est à dire douze établissements».  
 
Un an après la mise en place de ce système, les associations ont toutes exprimé leurs gratitudes à la mairie et du côté des industriels, malgré quelques réticences au début, cette nouvelle réglementation s’est mise en place sans heurts et fracas. Si selon le Bourgmestre, ce système ne remplacera pas une politique européenne de lutte contre le gaspillage et la montée de la pauvreté « il permet de pallier des solutions d’urgence de manière plutôt simple, guidé par le bon sens. » « On réduit ainsi notre impact sur l’environnement en diminuant le gâchis alimentaire provoqué par la surconsommation et on permet d’aider des associations qui en ont besoin ». Cette idée innovante est en train de faire des petits puisque d’autres élus wallons se renseignent auprès de la ville d’Herstal pour bénéficier de son expérience. Reste à savoir maintenant si les bonnes idées savent aussi traverser les frontières. 
 
*le nom a été changé

 

Par Bruno Rieth - http://www.marianne.net/

Publié dans Dans l'actualité

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