Les chiffres donnent le vertige. Plus de quinze millions d’exemplaires vendus en quelques semaines aux Etats-Unis, suivis d’un million au Royaume-Uni.
est
d’ores et déjà « le » best-seller qui se vend le plus vite au monde. Enfoncés,
! Pas sûr, pourtant, que ce livre entre un jour
dans les manuels scolaires : il paraît plutôt destiné au Guinness des records… Car s’il est un point sur lequel tous les critiques littéraires s’accordent, c’est son affligeante pauvreté,
tant du point de vue de l’intrigue que du style.
Ecrit à la première personne par l’héroïne, le roman, situé entre Portland et Seattle, dans le nord-est des Etats-Unis, narre la torride relation sado-masochiste entre Anastasia Steele, une
étudiante en littérature anglaise de 21 ans, et Christian Grey, de 6 ans son aîné, séduisant, brillant et élégant millionnaire, par ailleurs grand pervers.
Pour séduire Ana, Grey sort son hélicoptère, puis lui fait signer un contrat avant de l’entraîner dans sa « chambre rouge de douleur » pour la fesser et la fouetter
allègrement. Ana a beau être vierge, elle jure comme un charretier : gémissant des « holy fuck !» (sainte baise !) tout en se « mordant la
lèvre » sans arrêt. Grey, sorte de Pygmalion new age, joue du piano, adore l’opéra, vit dans une suite d’un hôtel de luxe, protège et dirige sa dulcinée. Tous les
ingrédients d’une bluette sont là, instruments de torture en plus – un Harlequin SM, en somme. Qui pousse les lectrices à se ruer dans les sex-shops pour s’équiper en cordes, fouets et autres
éléments de la panoplie du parfait sado-maso !
Rien ne semblait prédestiner l’auteur, Erika Leonard, quadra britannique, ex-cadre de la télévision, à devenir l’icône de ce qu’on appelle désormais le « mummy porn » pour
désigner le courant incarné par cet ouvrage érotico-sentimental. Au départ, c’est sa passion pour la série Twilight qui l’a poussé à écrire une « fanfiction » sur Internet,
mettant en scène les deux héros de la saga pour ados – Bella, l’humaine et Edward le vampire – dans une version hot de l’amour impossible. Ce premier jet, publié en feuilleton et
téléchargeable, a rapidement été remarqué par les internautes. Grâce au buzz, il s’est mué en phénomène viral. Un succès qui a fini par attirer le très sérieux éditeur américain Random House,
qui obtint la transformation de Bella et Edward en Ana et Christian. Last but not least, Bret Eston Ellis, l’auteur d’American psycho, a acquis les droits de Fifty shades of
Grey pour l’adapter au cinéma.
L’auteur n’en revient pas elle-même. « Je ne sais vraiment pas ce que livre a que les autres n’ont pas », a-t-elle avoué sur l’antenne de la BBC. A ses yeux, il s’agit
simplement d’une « histoire d’amour entre un type beau, riche qui sait quoi faire au lit et une jeune fille innocente ». Quid des penchants de ce curieux prince charmant ? «
Au fond, maintient-elle, c’est une histoire d’amour ». Mariée et mère de deux enfants, elle a dédicacé le livre à son époux « Nyall, le maitre de mon
univers »…
La presse anglo-saxonne s’afflige que la cause féministe soit tombée aussi bas. « Ce qu’il y a de dangereux et d’horrible dans ce livre n’a rien à voir avec le sexe, (…) mais plutôt
avec la soumission », enrage Suzanne Moore, dans le Guardian. Kathryn Casey, journaliste et romancière américaine, s’insurge qu’on fasse un héros d’un « homme qui
a besoin de dominer, d’humilier et d’abuser physiquement d’une femme ». Elle ajoute : « je trouve cela inquiétant et je me demande ce que ce succès dit de notre
société ». Même « rage et désolation » chez Yasmin Alibhai-Brown, dans The Independent, qui dit s’être désinfecté les mains après lecture de ce livre
« horrible et manipulateur » : « Les femmes rêvent-elles vraiment d’être si soumises ? ». La France succombera-t-elle au charme de Grey ?
Réponse mi-octobre, date de la parution, en France, de Cinquante Nuances de Gris, aux éditions Lattès.