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Depuis Phnom Penh, l'ancien Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra a fustigé, le 12 novembre, le "faux nationalisme" des autorités de son pays. En invitant ainsi celui dont Bangkok réclame l'extradition, le chef du gouvernement cambodgien joue avec le feu et pourrait bien se brûler.

 


L'ancien Premier ministre thaïlandais, Thaksin Shinawatra et le chef du gouvernement cambodgien, Hun Sen

L'ancien Premier ministre thaïlandais, Thaksin Shinawatra et le chef du gouvernement cambodgien, Hun Sen

Hun Sen est un stratège habile. L'homme fort du Cambodge a plus d'une fois apporté la preuve de son savoir-faire sur la scène intérieure cambodgienne, en sachant se jouer d'une opposition faible et divisée. En prenant ouvertement fait et cause pour l'ancien Premier ministre thaïlandais, il s'est aventuré dans le domaine de la politique internationale. Un domaine dans lequel il s'était plutôt montré discret jusque-là. Mais depuis le 23 octobre, date à laquelle il a proposé à Thaksin Shinawatra de devenir son conseiller économique, Hun Sen a provoqué la colère de Bangkok. Dans un premier temps, le gouvernement d'Abhisit Vejjajiva a sans doute été tenté de traiter ce dossier avec un peu de condescendance. Une façon de ne pas prendre trop aux sérieux les déclarations tonitruantes venant, à ses yeux, de "ce petit pays" qu'est le Cambodge. Mais Hun Sen a joint le geste à la parole en nommant Thaksin conseiller économique, et en le faisant venir à Phnom Penh, s'exprimer, le 12 novembre, devant un panel de 300 acteurs économiques du pays.

Que cherche le Premier ministre cambodgien en agissant ainsi ? Hun Sen et Thaksin sont amis, et le second nommé aurait des projets d'investissements à Koh Kong. Mais ces liens d'affaires ne sont peut-être pas la raison principale de ce qui se trame actuellement. Contactées par Cambodge Soir Hebdo, plusieurs proches de Hun Sen ont refusé de s'exprimer sur le "dossier Thaksin". Quelques-uns ont tout de même lâché que le chef du gouvernement, avant de lancer cette polémique, avait "consulté plusieurs pays" de la région, et qu'il n'aurait rencontré aucune opposition particulière. Soutenir Thaksin permet surtout à Hun Sen de jeter une grosse pierre dans le jardin d'Abhisit. Il prendrait ainsi une revanche sur son homologue thaïlandais. Hun Sen reprocherait à l'actuel gouvernement de Bangkok de ne pas vouloir régler le conflit de Preah Vihear [temple cambodgien situé à la frontière avec la Thaïlande et au cœur d'un litige entre les deux pays], et de faire traîner le dossier du partage des concessions pétrolifères [des gisements découverts dans le Golfe de Thaïlande sont revendiqués par les deux voisins et Bangkok menace aujourd'hui de revenir sur un protocole d'accord conjoint].

Quelle que soit l'issue de cette crise, il semble tout de même très improbable qu'elle débouche sur une confrontation militaire. Politiquement, la Thaïlande aurait trop à perdre à se lancer dans pareille aventure. Bangkok menace tout de même Phnom Penh de représailles économiques. Hun Sen rétorque que la Thaïlande a plus à perdre que le Cambodge en cas de fermeture des frontières. Le battage réalisé par Hun Sen offre à Thaksin la possibilité de réapparaître sur le devant de la scène politique thaïlandaise. En l'invitant au Cambodge, et en restant sourd, il donne l'occasion à l'ancien Premier ministre, renversé par un coup d'État en 2006, et accusé depuis d'abus de pouvoir et de corruption [il a été condamné en 2008 à deux ans de prison], de s'exprimer finalement non loin de son pays, ce qui pourrait revigorer ses supporters. Hun Sen parie visiblement sur un retour de Thaksin au pouvoir, alors que la fin de règne de Bhumibol Adulyadej laisse planer une succession difficile [le monarque thaïlandais est hospitalisé depuis le 19 septembre]. Le calcul n'est pas sans risque, tant Thaksin, s'il semble toujours bénéficier du soutien populaire des classes rurales, doit faire face à de farouches détracteurs. Le gouvernement Abhisit remonte quant à lui dans les sondages [sa popularité a triplé depuis le début de ces tensions et sa décision de rappeler l'ambassadeur thaïlandais en poste au Cambodge], ce qui ne sert pas les desseins de l'ancien Premier ministre en exil. En entrant ainsi dans la mêlée de la politique thaïlandaise, Hun Sen prend le risque de se fâcher durablement avec Bangkok si Thaksin ne revenait pas rapidement au pouvoir. S'il devait, toutefois, y parvenir, Hun Sen aura alors gagné sur toute la ligne... La partie de poker a débuté. Reste à savoir comment elle va se terminer...

 

Par Pen Bona et Jérôme Morinière - Cambodge Soir Hebdo - http://www.courrierinternational.com/

 

 

Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 09:33
- Publié dans : Actualité Internationale
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