Filmer l'amour

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

 

Les scènes de sexe de la Vie d'Adèle ont contribué à la brouille entre Abdellatif Kechiche et ses deux actrices. Des divers trucages à la violence psychologique, de la télé au cinéma, enquête sur les différentes façons d'aborder ces séquences sur les tournages.


« L’Apollonide, souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello
« L’Apollonide, souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello
Ça a été chaud pendant, et ça a été chaud après. Fait rarissime : en pleine promotion d'un film que sa Palme d'or et le parfum de scandale qui l'entoure ont doté d'un fort potentiel commercial, réalisateur et actrices, unis exceptionnellement à Cannes dans le même hommage (1), se sont écharpés par journalistes interposés. Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos ont dénoncé le comportement « tyrannique » d'Abdellatif Kechiche, dépeint comme un manipulateur caractériel qui expérimentait sur elles « parce qu'il ne savait pas ce qu'il voulait ».

En réponse, Kechiche a attaqué le côté « fille à papa » de Léa Seydoux (2), et affirmé ensuite au Huffington Post qu'elle lui en voulait « de l'avoir éveillée à quelque chose qu'elle ne savait pas », laissant sous-entendre qu'il lui aurait révélé son goût pour l'homosexualité. Que cela soit vrai ou non, c'est tout le problème de la représentation de l'intime à l'écran qui est posé à travers cette indiscrète muflerie. S'ils ne sont pas les seuls en cause, les épisodes sexuels du film, qui avaient beaucoup fait parler d'eux à Cannes, sont au centre de cette polémique qui s'enfonce dans l'aigre.

Rien à voir avec le porno

Le tournage en particulier d'une longue scène d'amour de dix minutes a laissé des traces amères aux deux actrices, qui ne s'étaient auparavant rencontrées qu'une seule fois, et qui se plaignent d'une manière de faire qu'elles n'auraient pas « imaginée ». « La plupart des gens n'oseraient même pas demander ce qu'il a demandé. Ils seraient plus respectueux », a accusé Adèle Exarchopoulos, qui regrette que personne ne l'ait rassurée pendant cette scène délicate et intime : « A un moment, tu comprends que tu vas être nue tous les jours et dans différentes positions sexuelles, et c'est assez difficile. »

Comment donc filmer l'amour ? La cinéaste Catherine Breillat s'est tellement penchée sur le problème qu'elle en a même fait le sujet de Sex Is Comedy, dans lequel Anne Parillaud, réalisatrice d'un film nommé Scènes intimes, a des difficultés à faire jouer une séquence « chaude » à ses acteurs.

« Filmer l'amour est un des problèmes majeurs du cinéma », affirme la cinéaste, dont certaines œuvres, comme Romance ou Anatomie de l'enfer, ont aboli la distance qui subsistait entre les films dits « respectables » et ce qu'on considérait avant elles comme de la pornographie : « Il faut montrer le désir, les émotions, l'attirance secrète. Même si c'est de l'exhibition, ça n'a rien à voir avec le porno, dont la fonction est essentiellement masturbatoire.» «Il n'y a pas d'acteurs dans le porno, affirmait d'ailleurs la star du genre, Rocco Siffredi, car personne n'y montre de sentiments. »

Jacques Ouaniche, producteur de l'Esquive, le deuxième film de Kechiche, et réalisateur de Victor Young Perez (3) a fait ses débuts derrière la caméra en tournant quelques épisodes de la série « Maison close » : « J'ai filmé les scènes érotiques en vidant le plateau au maximum. Avant de les aborder, je parlais beaucoup aux acteurs. Je leur expliquais que ce que nous montrions allait être beau, et pas vulgaire. Nous n'avons jamais rien tourné avec quoi ils n'étaient pas d'accord. Quand nous avons ajouté une scène où Deborah Gall se fait fouetter dans une cage, j'en ai beaucoup parlé avec elle et je lui ai demandé son accord. Moyennant quoi, tout s'est bien passé. Je n'ai eu ni refus ni dérobade, à peine quelques hésitations. »

A l'heure de mettre en scène, il soigne particulièrement les lumières : « Et je montre tout de suite aux acteurs ce que nous venons de tourner, en leur disant que je peux couper ce qu'ils ne veulent pas. L'idée est aussi de ne pas faire des dizaines de prises. Derrière la caméra, il n'y a aucune excitation. J'ai envie moi aussi que tout cela aille aussi vite que possible. C'est aussi pour ça que ces scènes étaient ultrapréparées, plus que d'autres. »

Éliminer l'obscène

Délicatesses que tous n'ont pas. Si Patrice Chéreau avait demandé la permission au mari de Kerry Fox de la laisser tourner les scènes non simulées d'Intimité, Bernardo Bertolucci n'avait pas prévenu Maria Schneider de ce qui lui serait fait pendant la fameuse « scène du beurre » du Dernier Tango à Paris. Et l'actrice vivra comme un viol ce moment, dont elle parlera avec amertume jusqu'à la fin de sa vie. A sa mort, Bertolucci s'excusera de cette dissimulation et de n'avoir jamais demandé pardon à sa jeune interprète.

Catherine Breillat non plus ne ferme pas son plateau et ne s'attarde pas avant le tournage sur ce que seront ces scènes : « Les acteurs ont lu le scénario, ils savent. Vider le plateau est une tromperie. Mais il faut créer l'intimité. Je ne répète jamais : je chorégraphie avec mon assistant, et nous tournons. Et je recommence jusqu'à ce que j'obtienne cette prise magique que j'attends. J'essaie de filmer cette transcendance des corps qu'il y a dans le rapport amoureux et qui élimine l'obscène. » Pour elle, le plus dur se passe avant : « Aucun cheval ne veut sauter. Le moment qui précède le tournage, tout le monde a très peur, moi comme mes acteurs. C'est si simple, pourtant, quand on le fait... Mais, d'y penser, c'est terrible...»

Les accessoires jouent leur rôle dans ces moments délicats. Dans Il n'y a pas de rapport sexuel, sorte de making-of de ses films pornographiques sorti l'an dernier, l'acteur-cinéaste HPG révélait un certain nombre de trucages : faux sperme pour les scènes d'aspersion, mouvements amoureux biaisés, prothèses... Ces artifices ne sont pas réservés au porno. Au moment de la présentation de la Vie d'Adèle, à Cannes, Seydoux et Exarchopoulos ont laissé échapper - information qui était censée rester secrète - que les sexes vus dans le film n'étaient pas toujours les leurs mais aussi parfois des prothèses, fabriquées en silicone par un atelier de Montreuil et obtenues à partir de moulages en plâtre.

Cette révélation troublante, qui désamorce la charge érotique des scènes du film présentées comme « vraies » et introduit un sentiment de fausseté chez le spectateur, n'en est pas une pour le petit monde du cinéma. L'usage de prothèses est fréquent. Elles ont un double rôle. Aux hommes censés être en érection elles permettent d'attendre pendant les inévitables interruptions du tournage sans avoir besoin de retrouver à chaque fois une ardeur trop volatile. De faux pénis érigés ont ainsi été utilisés de nombreuses fois, de Vincent Gallo à Claire Denis en passant par le récent Holy Motors, où Denis Lavant affiche une fausse virilité en plein essor... A tout le monde elles peuvent faciliter le rapport à la nudité. Dans Trois petites filles,

Postiches et doublures

Adriana Karambeu, dont la notoriété reposait pourtant plus sur la plastique que sur le jeu, avait demandé que ses tétons soient scotchés pour qu'ils ne soient pas visibles. « Il y avait dans "Maison close" une scène où deux lesbiennes étaient ensemble dans une baignoire. Nous avons mis des poils pubiens postiches aux actrices, qui se sentaient ainsi plus à l'aise », continue Jacques Ouaniche. Des doublures sont également utilisées dans ces scènes-là.

Séverine Caneele, actrice amateur du film l'Humanité, de Bruno Dumont, récompensée à Cannes par un prix d'interprétation, avait tenu à ce que soit précisé au générique que le sexe ouvert que l'on voit à un court moment dans le film n'était pas le sien. Amira Casar avait demandé par contrat, avant de tourner Anatomie de l'enfer, que ce ne soit pas elle qui soit filmée dans les scènes de pénétration. « Du coup, j'ai choisi un sexe qui ne ressemblait pas du tout au sien, un qui correspondait mieux au ressenti du personnage joué par Rocco Siffredi », précise Catherine Breillat. Alain Guiraudie, pour le récent l'Inconnu du lac, avait aussi utilisé des doublures pour les gros plans de sexes en érection et pour celui d'une éjaculation...

(1) Pour la première fois, la Palme d'or a été attribuée au réalisateur et à ses deux comédiennes.

(2) Elle est la petite-fille du président de Pathé, Jérôme Seydoux.

(3) Sortie le 20 novembre.

 

Par Hubert Prolongeau - http://www.marianne.net/


 
DATES CHOC

1896 : le Baiser, de William Heise. May Irwin et John C. Rice échangent le premier french kiss de l'histoire du cinéma.

1972 : scandale du Dernier Tango à Paris, dont une scène de sodomie avec du beurre devient fameuse.

1973 : débuts du cinéma pornographique.

1974 : dans Je tu il elle, Chantal Akerman se filme elle-même faisant l'amour avec sa compagne dans des scènes d'une audace et d'une beauté au moins aussi fortes que celles de la Vie d'Adèle, mais que tout le monde semble avoir oubliées.

Emmanuelle, de Just Jaeckin, connaît un succès sans précédent, malgré des audaces qui paraissent aujourd'hui bien timides.

1975 : loi du classement X qui surtaxe les films pornographiques et les condamne à court terme.

1976 : l'Empire des sens, de Nagisa Oshima, évite la loi X malgré ses scènes d'amour non simulées.

1999 : Romance, de Catherine Breillat, choque. Son interprète principale, Caroline Ducey, est attaquée de manière très grossière et finit par se retourner contre sa réalisatrice.

2009 : Histoires de sexe(s), d'Ovidie, est le dernier film à être classé X, la vidéo puis le DVD ayant monopolisé le marché.

2013 : la Vie d'Adèle fait parler d'elle à cause de ses scènes d'amour lesbiennes et obtient la Palme d'or.

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