Facebook, Twitter...la dictature de l'ego

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

 

Nombre de followers sur Twitter ou d'amis sur Facebook, la quantification du moi a envahi nos vies. Que dit-elle d'une société libérale où les liens sont de plus en plus virtuels et les évaluations, de plus en plus artificielles ? Enquête de Marianne, alors qu'une vague d'essais paraissent sur le sujet.

 

Illustration - eff Blackler / Rex Fea/REX/SIPA
Illustration - eff Blackler / Rex Fea/REX/SIPA
Qui dira la tristesse de l'internaute qui constate que son post sur Facebook n'a recueilli aucun commentaire, alors qu'une de ses connaissances affiche 3 582 amis, qui lui envoient, à tout bout de champ, des likes enthousiastes ? Qui chantera la joie simple et bête de voir un illustre anonyme, sur Twitter, vous follower ou retweeter l'une de vos sorties les plus subtiles ? Ces coups de blues et ces minitriomphes numériques n'ont rien d'anecdotique. Tous les jours, inconnus comme célébrités, ados de banlieue comme journalistes et intellectuels se dopent le moral grâce au nombre de j'aime, d'amis, de followers, de référencements sur Google qu'ils obtiennent.

Cette façon de se définir selon des quantités chiffrées n'affecte pas que les réseaux sociaux. On constate le même phénomène dans l'obsession de l'évaluation ayant cours dans les entreprises - évaluation souvent réclamée par les salariés eux-mêmes, ainsi que le montre l'excellent essai de Bénédicte Vidaillet, Evaluez-moi ! (Seuil, 2013). Et cette course au chiffre affecte aussi la vie quotidienne, avec l'apparition du quantified self (« quantification de soi-même »), c'est-à-dire la possibilité de mesurer ses battements de cœur, son taux de cholestérol, le nombre de pas qu'on fait en joggant, le tout grâce à des bracelets numériques et autres objets « intelligents »...

Ces joujoux un peu grotesques constitueraient la nouvelle vague technologique, celle qui va déferler après les smartphones. Aux Etats-Unis, ils rencontrent déjà un immense succès. Et ils arrivent en France cet automne. Bref, en un mot comme en cent (c'est le cas de le dire), nous passons notre vie à nous évaluer selon des critères chiffrés.

Audimat personnel

Comme le dit le philosophe Carlo Strenger dans son nouveau livre, La peur de l'insignifiance nous rend fous (Belfond), nous assistons à l'émergence d'une « bourse globale du moi, notre individualité ressemblant à une action cotée à Wall Street, et dont la valeur monte et descend au cours de la journée, selon le nombre de clics, d'avis favorables, ou en fonction de notre positionnement dans tel ou tel classement professionnel, social, amical ». Chacun est dans le monitoring de soi-même, vérifiant quotidiennement son Audimat personnel. Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-ce grave, docteur ? Et, d'abord, quelle note me donnez-vous en tant que patient ? Je vous dirai ensuite combien d'étoiles je vous attribue en tant que praticien !

L'obsession de l'évaluation trouve vraisemblablement son origine dans la fragilité du sujet contemporain, dans sa précarité, dans son manque de repères. « Autrefois, explique l'essayiste Pascal Bruckner, l'individu était pris dans un ensemble de traditions, de cadres très hiérarchisés qui le définissaient : sa place dans une famille, dans un métier, dans un village, dans une région. En démocratie, nous sommes tous égaux, mais, du coup, nous sommes aussi tous invisibles. Notre valeur ne peut venir que du regard des autres, qui nous donne notre validation.»

D'où la fascination pour les people, l'exhibition de soi sur Internet. Mais, aujourd'hui, il ne suffit pas d'être vu, il faut être vu par le plus grand nombre. Quand tout le monde aspire à être applaudi, de Nabilla à Bernard Pivot, de votre ado rebelle à Michel Onfray, le nombre de clics fait la différence. (Souvenons-nous de Nadine Morano qui aurait, selon de mauvaises langues, « acheté » des followers sur Twitter... Car, oui, la chose est possible.) Reste donc le chiffre, dont personne ne se fiche.

Envie généralisée

« C'est normal, explique Bénédicte Vidaillet, maître de conférences en sciences des organisations et psychanalyste. Nous sommes, par définition, des êtres flottants, incertains, pleins de doute. Toute une part de nous-mêmes, souvent sombre, nous échappe... L'évaluation de soi par les chiffres permet d'échapper à ce flou existentiel. Cela donne une définition de soi très précise. » Et Bruckner de confirmer : « Le chiffre rassure. C'est un baume, une consolation. L'inscription objective d'un sentiment de nous-mêmes qui est fluctuant. Cela a toujours existé. Autrefois, au Moyen Age, on achetait des indulgences pour accéder au paradis. Plus on en possédait, plus grandes étaient les chances d'y entrer... » Aujourd'hui, avec 1 million de followers, vous entrez dans un autre éden, le paradis laïc des gens qui comptent (qui sont comptés surtout) et qui savent qu'avec un tel following ils « valent » quelque chose. L'expression « qu'est-ce que je vaux ? » n'a jamais pris un sens aussi littéral.

Ce souci d'un moi quantifié résulte, aussi, bien sûr, de la contamination de la sphère individuelle par la sphère économique. A l'heure de la recherche effrénée du profit, il était inévitable que l'homme d'aujourd'hui se gère comme une petite entreprise. Les adeptes du quantified self aspirent ainsi à la connaissance de soi par les chiffres. Ils mesurent le moindre caca, la plus petite alcoolémie, le plus anodin des cycles de sommeil, les réunissent en camenberts, graphiques et statistiques, afin de mieux gérer leur vie et booster leur productivité...

« C'est très valorisant narcissiquement, commente la psychanalyste José Morel Cinq-Mars, auteur de Du côté de chez soi (Seuil, 2013). On est dans l'impression de la maîtrise, du contrôle, dans la toute-puissance. On construit, à coups de chiffres, son propre mythe, on devient son propre héros. Cette évaluation chiffrée est encouragée par la société libérale. Elle n'aime pas les liens signifiants, amitiés véritables, postes stables, métiers reconnus par ses pairs. Elle a besoin de liens insignifiants, amis virtuels, évaluations artificielles, jobs précaires, afin que l'"Homo economicus" soit toujours plus malléable, utilisable, délocalisable...»

Les conséquences de cette évaluation de soi permanente ? On verrait, de plus en plus, apparaître sur le Net des sentiments de jalousie, des comparaisons incessantes, qui sont autant de «passions tristes», comme aurait dit Spinoza. Ainsi de récentes études allemandes ont montré que Facebook engendrerait envie, tristesse et solitude. Ce qui ferait le plus mal à ses utilisateurs : voir les photos de vacances de ses amis (forcément plus top que les siennes...) et compter le nombre de likes, de commentaires ou de vœux d'anniversaire que reçoit l'une de vos connaissances...

Confirmation de Bénédicte Vidaillet : « Il me semble, en effet, que les réseaux sociaux créent les conditions d'une envie généralisée. D'abord, parce que cela passe par la vue - de photos, d'images, d'icônes - et que l'envie surgit toujours par la vue : c'est la pulsion scopique, celle qui désire acquérir ce que possède l'autre. Ensuite, parce que l'envie porte toujours sur des gens qui sont proches de nous, qui sont semblables, comme le sont nos amis sur Facebook. Enfin, parce que la valeur des gens se mesure de façon chiffrée, en nombre d'amis, de commentaires, et qu'il est toujours plus facile de se comparer à une quantité plus ou moins grande. » La vie des autres nous paraît toujours un roman heureux ? A l'heure du moi chiffré et retouché par Instagram, il est un film en Cinémascope que nous regardons en bavant.

Cette tendance à l'évaluation de soi montre toutefois quelques signes d'essoufflement. Un nombre significatif de personnes pratiqueraient le digital detox, le décrochage des pratiques virtuelles. Ainsi, selon une récente étude, 62 % des Français manifesteraient le désir de prendre du recul avec l'environnement numérique. « De même, les gens ont recours à des sites comme just delete.me/fr, qui vous aide à vous faire rayer de certaines applications, comme si l'on se faisait interdire de casino... explique le journaliste David Abiker, spécialiste des réseaux. Surtout, ils maîtrisent de mieux en mieux les réseaux, cherchent des cercles plus restreints, des communautés plus resserrées, où il ne s'agit pas d'afficher le plus grand nombre d'amis. D'ailleurs, plus personne ne met rien d'intime sur Facebook.»

D'après lui, les internautes ont appris à utiliser chaque réseau social en fonction de son utilité propre, LinkedIn pour le travail, Twitter pour suivre l'information et les people, Facebook pour une convivialité légère et sans conséquence, etc. A écouter cet indécrottable optimiste qu'est Abiker, nos contemporains sauraient faire la part des choses et ne verraient, par exemple, dans leur popularité chiffrée qu'un jeu sans incidence.

Toute-puissance

Un simple jeu ? Une dérive inquiétante ? Quoi qu'il en soit, cet affichage de soi compulsif, ce chiffrage sans fin de sa petite personne pourraient aboutir à un retour à l'intime. Le livre de José Morel Cinq-Mars, Du côté de chez soi, celui de Carlo Strenger, La peur de l'insignifiance nous rend fous, ou celui de l'Américaine Susan Cain, la Force des discrets (JC Lattès), veulent ainsi réhabiliter ces territoires secrets, loin des yeux, où s'exprime une part de nous non chiffrable, qui ne correspond pas à la norme. Carlo Strenger, en bon psychanalyste, explique qu'il est temps que «Homo globalis», un chouïa déréglé par la globalisation et les réseaux mondiaux, retrouve enfin le sens de ses limites, reconnaisse que sa valeur est très relative, et que le nombre d'amis, de followers, de classements, ne font qu'exciter son sentiment de toute-puissance.

Dans une logique toute stoïcienne, il explique : « Il vaudrait mieux accepter que nous ayons des capacités d'invention de nous-mêmes très relatives. Il existe une sorte de logique interne qui fait que vous êtes ce que vous êtes. Ce n'est qu'en prenant conscience de vos limites, de vos déterminismes, que vous pouvez éventuellement les dépasser, loin de toute obsession de performance chiffrée... » Bref, vous n'avez pas à avoir la perfection du cheval, comme disait Spinoza. Ni à avoir ses statistiques, s'il s'agit d'un cheval de course... Ce message d'espoir passé, espérons quand même que cet article récoltera moult commentaires et maints retweets !
 
Par Patrick Williams - http://www.marianne.net

 

 
La vraie raison de l'évaluation

Si l'on veut sans cesse être évalué, c'est surtout qu'on veut... évaluer l'autre ! On le constate dans les entreprises. « Les salariés admettent facilement d'être soumis à l'évaluation, explique Bénédicte Vidaillet, auteur d'Evaluez-moi !, car, implicitement, ils souhaitent que les autres le soient aussi. Nous pensons que notre hiérarchie va se rendre compte que l'autre travaille moins bien que nous. Enfin, on saura ce que je vaux et ce que l'autre vaut ! La vérité surgira. En effet, nous estimons toujours que l'autre ne fait pas grand-chose, qu'il jouit d'avantages qu'il ne mérite pas... »

Ainsi, l'Homo occidentalis ne cesserait, dans tous les domaines, de s'évaluer, de se mesurer, de se comparer, afin, in fine, de dénoncer l'indigence de l'autre, son incompétence, son infériorité. Surtout en période de crise. « Quand l'emploi, l'argent viennent à manquer, chacun a le sentiment que, puisqu'il y a moins de ressources, il faudrait donner à chacun en fonction exactement de ce qu'il mérite. » D'où une évaluation très stricte de soi-même et de l'autre... Le libéralisme est décidément une guerre de tous contre tous.

 

 
Le chiffre, ultime moyen de séduction ?

Les personnes accro au quantified self, cette façon de récolter sans fin des mesures sur soi-même, sur sa santé, ses petits glouglous intérieurs, ne sont pas forcément des geeks menant des vies ascétiques. Cette infographisation de soi-même serait mise en ligne par certains, ce qui doperait leur pouvoir de séduction. C'est ce qu'on a appelé les « datasexuels » aux Etats-Unis, après la vogue des « métrosexuels », ces hommes très soucieux de leur apparence. Nos collecteurs compulsifs de chiffres penseraient que leurs données ont du sex-appeal. Ainsi l'un des dirigeants de Google aurait dit sans rire : « Le job le plus sexy des dix prochaines années sera celui de statisticien. » Espérons qu'il y ait neuf chances sur dix pour qu'il ait tort.

 

 
REPÈRES

Evaluation de soi par les chiffres

Réseaux sociaux

1 milliard de membres inscrits sur Facebook dans le monde, en 2012. En France, on en comptait 26 millions. En moyenne, chaque utilisateur a 177 amis. Chaque mois, les Français s'envoient 1,3 milliard de j'aime.

93 % des 15-17 ans, en France, ont un compte Facebook.

Une personne sur trois (36,9 %) se sentirait plus mal après s'être connectée à Facebook, selon une étude allemande publiée en janvier 2013 (sentiment de solitude, d'envie, de frustration).

89 étudiants américains connectés à Facebook ont été suivis pendant deux semaines, dans le cadre d'une étude du chercheur Philippe Verduyn, de l'université de Louvain : «Plus les sujets utilisent Facebook, plus leur sentiment subjectif de bien-être se dégrade.»

Twitter et followers

70 % des 29 millions de followers de Lady Gaga, sur Twitter, seraient fictifs, ainsi que 70 % des 19 millions des suiveurs du président Obama.

67 euros : c'est le prix, en France, d'un pack de 1 000 followers «réels et garantis à vie». Mais, pour une trentaine d'euros, on peut en acheter 50 000 au marché noir.

"Quantified self"

70 % des Américains déclarent, dans une étude de mars 2013, suivre leurs données de santé. Et, parmi eux, 20 % utilisent la technologie. Ils participent ainsi au phénomène du quantified self («quantification de soi-même»), en termes de santé et de performances, grâce à des applications et à des bracelets électroniques.

22 millions de personnes, dans le monde, utilisent RunKeeper, une application de coaching sportif (nombre de foulées, calories brûlées, etc.).

1,79 euros c'est le prix de l'application SexTrack qui permet de mesurer ses statistiques et ses performances sexuelles.

Le 30 novembre se terminera «My Santé Mobile», la première étude de quantified self en France.

Publié dans Médias

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