Et si l'Allemagne n'était pas un modèle...

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Avec un taux de chômage parmi les plus bas de l'Union européenne (autour de 5 %), une croissance espérée de 1,8 % en 2014, l'Allemagne apparaît comme un modèle. Revue de détail avant les élections du 22 septembre.


Affiches de campagne pour les élections de septembre 2013 - Markus Schreiber/AP/SIPA
Affiches de campagne pour les élections de septembre 2013 - Markus Schreiber/AP/SIPA
L'Allemagne en 2013 ? A force d'avoir les oreilles rebattues des vertus de la deutsche Qualität, des succès du made in Germany, le manichéisme guette dès que l'on aborde le sujet. Une nation affectée d'un trouble hégémonique quasi génétique, imposant modération salariale et rigueur budgétaire pour son seul bénéfice, s'emballent les germanophobes.

Un pays pragmatique dont la puissance économique et la stabilité sociale sont une ancre bienfaisante pour l'Europe, s'insurgent les admirateurs du supposé modèle d'outre-Rhin. En réalité un pays comme les autres, composant avec ses atouts et ses faiblesses pour tenter de tirer son épingle d'un jeu qu'il sait, en dépit de certaines apparences, ne pouvoir mener seul.

Des faiblesses, l'Allemagne en a plus que son compte. La plus importante, car elle pèse lourdement sur ses choix politiques nationaux et européens, est son déclin démographique. Le pays n'a pas eu de solde naturel positif depuis 1972, en dépit d'un budget annuel moyen de 200 milliards d'euros alloué aux familles et à diverses mesures natalistes. « Le modèle éducatif allemand inscrit dans les têtes pèse toujours sur la femme. Si l'on n'allaite pas au moins six mois, on met son enfant en danger. De même, on considère qu'il serait dangereux de rompre le lien émotionnel entre la mère et l'enfant en l'envoyant à la crèche. Même si la situation commence à évoluer, la femme allemande est toujours obligée de choisir entre être une mère ou une femme active», explique l'enseignante berlinoise Sophie Homann.

Résultat : plus de 40 % des femmes diplômées du supérieur n'ont pas d'enfant et ne comptent pas en avoir ! Et ce n'est pas près de changer. La preuve : le 31 juillet dernier, le gouvernement conservateur a introduit ce que l'on nomme ici ironiquement « la prime au fourneau », une allocation qui permet aux femmes de rester à la maison pour éduquer leurs jeunes enfants.

Marais administratif

Pour l'instant, le vieillissement de la population a encore ses « bons cotés » puisque, au pays des retraités (ils sont plus de 20 millions...), il y a forcément plus d'emplois pour les jeunes. Mais « l'usine Allemagne » manque déjà de main-d'œuvre qualifiée. Ce qui oblige le pays à recruter en Pologne, en Espagne ou en Grèce et à envisager, comme le préconise aujourd'hui l'ex-chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, le passage à la retraite à 69 ans ! Dégât collatéral : un pays où plus de 50 % des électeurs ont dépassé les 50 bougies vote forcément « vieux », c'est-à-dire de plus en plus conservateur. « Les personnes âgées sont toujours plus nombreuses et influencent toujours plus les partis politiques », remarquait l'ancien président de la République Roman Herzog en s'inquiétant d'une « démocratie des retraités » où les plus âgés feraient main basse sur les décisions politiques.

Rien d'étonnant alors si le règne d'Angela Merkel n'a été marqué par aucune grande réforme. Hormis la gestion de la crise de l'euro et quelques décisions spectaculaires « volées » au SPD (la sortie du nucléaire a été enclenchée en 2001 par Schröder et Fischer, quant à la retraite à 67 ans, elle a été pilotée par les sociaux-démocrates dans la grande coalition), la chancelière allemande n'a rien fait de grand ni d'audacieux. Elle est restée coincée entre la nécessité de lancer de profondes réformes de la fiscalité et de la protection sociale et le désir de se maintenir à la tête du pays. Pour l'instant, elle a clairement opté pour la longévité politique et évite tout ce qui pourrait brusquer ses électeurs grisonnants.

Toujours au chapitre des faiblesses, on compte aussi la fameuse Gründlichkeit allemande, en d'autres termes la sacro-sainte minutie nationale. Formidable atout dans le domaine technologique, c'est néanmoins une qualité à double tranchant qui « plombe » souvent les Allemands. Elle les a transformés en un peuple procédurier qui dort mal tant que tout n'est pas acté. Les conséquences sont multiples : un système d'imposition kafkaïen qui oblige tout un chacun à faire rédiger sa feuille d'impôt par un conseiller fiscal, une production de textes juridiques la plus importante au monde, ou encore des grands projets qui s'enlisent fréquemment dans le marais administratif. Construire quelques stades, ça va. Mais un aéroport international, bonjour les dégâts.

En lançant la construction de l'aéroport international Willy-Brandt (BER), Berlin pensait se hisser au niveau des grandes métropoles européennes. La capitale allemande en est aujourd'hui la risée. Trois semaines avant l'inauguration de l'aéroport, le 3 juillet 2012, le maire, Klaus Wowereit, a dû décommander en urgence les petits-fours. On apprenait que le projet prétendument exemplaire avait été équipé de deux systèmes anti-incendie incompatibles, d'un système d'enregistrement déficient, de connexions informatiques défectueuses et d'escaliers roulants déjà en panne avant l'inauguration ! Loin, très loin de la fameuse deutsche Qualität... Aujourd'hui, personne ne sait quand sera opérationnel cet aéroport dont le coût a explosé. En cause : l'incapacité des administrations régionales à gérer de tels projets et à déléguer. Mais aussi « la procédure d'approbation des grands projets publics allemands qui sont les plus lourds au monde », explique Volkwin Marg, cofondateur du prestigieux cabinet d'architectes GMP.

Atouts économiques

Evidemment, sans quelques solides atouts dans sa manche, l'Allemagne ne pourrait afficher le bon bilan économique actuel. Le principal est sa force de frappe industrielle et technologique aux origines anciennes : « L'économie allemande, spécialisée dans la chimie, la machine-outil et l'automobile, se façonne pendant la révolution industrielle et l'après-1945 », explique Boris Gehlen, spécialiste d'histoire économique à l'université de Bonn. De Basf à Siemens en passant par la Deutsche Bank, Bayer ou Bosch, la plupart des grandes entreprises allemandes sont nées dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Mais son expansion a commencé bien avant. « L'Allemagne se situe au centre de l'Europe, mais dispose d'assez peu de ressources naturelles. Le pays a donc inventé très tôt des réseaux d'échange, des banques et une pratique de commerce avec l'étranger », précise Boris Gehlen.

On ajoutera l'essor des mines de Saxe et de Bohême au Moyen Age, qui, conjugué au développement des techniques métallurgiques et hydrauliques, fait de ces régions le premier grand centre industriel et « technologique » d'Europe. Il n'est donc pas étonnant que l'ingénieur-inventeur soit de longue date une figure centrale de l'entreprise allemande. « Les produits allemands demeurent essentiels dans la chaîne industrielle », explique Hermann Simon, professeur d'économie et consultant : « Si Toyota disparaissait du jour au lendemain, il ne se passerait pas grand-chose dans un secteur automobile en surcapacité... En revanche, si des entreprises comme Trumpf, qui produit des machines à technologie laser pour usiner la tôle, mettaient la clé sous la porte, cela désorganiserait des pans entiers de l'industrie mondiale», explique-t-il.

Système de cogestion

Depuis la défaite de 1945, le pays dispose en outre d'un modèle de « cogestion » du monde du travail qui, tout bien pesé, s'est révélé être un facteur de paix et de progrès social : « La cogestion a contribué à structurer le monde économique, à créer des mécanismes de concertation et à renforcer l'autonomie de ses acteurs par rapport au politique », souligne Ferdinand Fischer, chercheur à l'Institut de l'économie allemande (IW). Lequel rappelle que l'Allemagne a aussi été, sous l'impulsion du chancelier Bismarck, la première nation européenne à se doter d'une véritable législation du travail et d'un système d'assurances sociales avancé.

Pour l'instant, l'Allemagne est le seul pays au monde où les représentants des salariés ont un réel pouvoir de codécision sur la politique de l'entreprise : « En France, en dernier ressort, c'est le patron qui décide. En Allemagne, les syndicats peuvent réellement bloquer des mesures importantes. L'idée que l'entreprise est un bien partagé prédomine », explique Marie-Noëlle Lopez, directrice de l'agence de veille sociale Planet Labor.

Au fils des ans, la cogestion a ainsi accouché du fameux système d'apprentissage dual, qui a permis de maintenir très bas le taux de chômage des jeunes Allemands. Et, par les temps qui courent, ce n'est pas une mince réussite...
Par Thomas Schnee - http://www.marianne.net




INSTITUT FRAUNHOFER : LA "BOTTE SECRÈTE" DU "MADE IN GERMANY"

Mais pourquoi nos passagers raffolent-ils du jus de tomate ? Telle est la question posée aux chercheurs de l'institut Fraunhofer de physique des matériaux (IBP) par la compagnie aérienne Lufthansa, qui écoule plus de 2 millions de litres de jus de tomate par an. En fait, l'altitude modifie la pression et l'humidité, ce qui titille nos papilles, transformant le léger goût de renfermé du jus de tomate en arômes fruités, sucrés et rafraîchissants.

Le contrat avec Lufthansa n'est qu'une des multiples recherches menées par l'institut Fraunhofer, le premier réseau de recherche appliquée d'Europe avec 80 centres et un budget annuel de 1,8 milliard d'euros, à 70 % issu de contrats avec le privé. Dix mille chercheurs travaillent sur les biomatériaux pour l'automobile, la création d'un environnement connecté pour les seniors ou la mise au point de réseaux électrifiés intelligents (smart grid). Ils détiennent 6 131 brevets actifs, le plus célèbre et le plus lucratif d'entre eux étant celui du procédé de compression de données MP3. Fraunhofer a des filiales au Portugal ou en Autriche, mais aussi au Brésil, aux Etats-Unis, en Chine et, depuis peu, en Inde.
 


 
CULTURE : RÉGIONALE...ET PROVINCIALE

Six mille musées, 300 théâtres ou encore 100 000 livres publiés par an. En chiffres, le monde culturel allemand en impose. En réalité, la situation est moins rose : « En réaction au nazisme, la politique culturelle est restée sous la coupe des Länder. Le gouvernement fédéral a, bien sûr, un budget propre. Mais il n'y a pas eu de ministre fédéral de la Culture pendant des décennies. La logique culturelle est très régionale. Les financements obtenus pour un film auprès d'un Land doivent être dépensés dans celui-ci. C'est un drame pour les grandes productions nationales et cela explique le faible niveau du cinéma allemand, qui reçoit des crédits seulement s'il génère des profits », explique le responsable des programmes culturels d'une grande chaîne de télévision. Sur les 6 000 musées recensés, 600 seulement sont en fait de dimension internationale. Pour le reste, il y a redondance des petites structures, chaque Land voulant son musée d'art moderne, son musée ethnologique ou son musée des transports.

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