Des maisons de tolérance aux boulevards de l'intolérance

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

C'est à ces bonnes vieilles maisons closes, que la France devrait retourner si elle veut vraiment éradiquer ce fléau social qu’est effectivement, la traite des femmes.


BAZIZ CHIBANE/SIPA
BAZIZ CHIBANE/SIPA

Pauvre France, pays dont l’esprit des Lumières, sinon l’identité culturelle, est à ce point malmené ces temps-ci qu’il ne sait plus à quel saint se vouer pour se croire encore la patrie des droits de l’homme ! Ainsi ce pays qui éleva jadis le libertinage au rang de philosophie (Sade, Laclos, Diderot, Gassendi, Cyrano…), et dont les célèbres maisons closes du temps jadis furent les sujets certes quelque peu surannés mais néanmoins délicieux de bon nombre de ses plus grands écrivains (de Maupassant à Klossowski, en passant par Baudelaire et Simenon) vient-il donc d’interdire également, par la plus hypocrite des pudibonderies, le plus vieux métier du monde : la prostitution. Car, que l’on pénalise la prostituée (sous la présidence de Nicolas Sarkozy) ou le client (sous la présidence de François Hollande), c’est toujours elle qui, quels que soient les arguments utilisés pour défendre cette loi, est visée.


Entendons-nous : certes sommes-nous, comme toute personne dotée d’un minimum de sens moral, voire de simple bon sens, contre toute forme d’esclavage sexuel, dont la traite des êtres humains à des fins pécuniaires (ce que l’on appelle le « proxénétisme »), souvent relayée par d’abjects mais violents réseaux mafieux, s’avère l’un des crimes les plus odieux et, donc, punissables, à juste titre, par la loi. 


Mais ce dont le législateur n’a pas voulu prendre en compte ici, quelle que soit sa bonne foi, c’est que cette sordide, misérable et dangereuse prostitution de rue n’est que la très dommageable conséquence, paradoxalement rétrograde, d’une vieille loi, elle-même aussi qu’liberticide qu’inadaptée : la fermeture, le 13 avril 1946, sous l’impulsion de Marthe Richard (ancienne prostituée au service de l’occupant nazi et, comme telle, repentie), des maisons closes, c’est-à-dire, en termes plus prosaïques, des bordels, fussent-ils de « luxe ». 


D’où, afin d’éclairer cet éternel débat sur la prostitution, et de lui apporter ainsi une possible solution, cette réflexion : c’est à elles précisément, à ces bonnes vieilles maisons closes, structures certes modernisées et sécurisées, dotées de tout le confort matériel et l’encadrement nécessaire, comme on les voit naître aujourd’hui, sous les noms d’ « éros center », dans des pays aussi libres et civilisés que la Hollande ou la Belgique, que la France devrait retourner si elle veut vraiment éradiquer ce fléau social qu’est, effectivement, la traite des femmes (et quelquefois aussi, par ailleurs, des hommes).


Il n’est en outre pas dit, loin de là, que toutes les prostituées soient obligatoirement, comme par nature ou essence, de malheureuses et impuissantes victimes d’horribles proxénètes et autres infâmes réseaux mafieux. Non : je connais aussi, personnellement, de très dignes, honnêtes et élégantes prostituées, qui offrent librement leurs services sexuels, entre personnes adultes et consentantes, contre une somme d’argent bien plus honorable que celle de la plupart de nos honnêtes, courageuses mais surexploitées femmes de ménage (les pudiquement nommées « techniciennes de surface »), ouvrières, caissières et autres dame-pipi (préposées à nettoyer, pour quelques centimes mendiés et souvent dans les établissements les plus chics, la merde des autres) qui, elles, sont véritablement abusées professionnellement, tandis qu’elles servent à renflouer les poches de leur patron, pour un salaire de misère !


Morale de l’histoire : je trouve plus noble et moins humiliant, à tout point de vue (humain, financier et moral) une femme faisant librement et proprement une pipe à un client, pour 50 euros (et plus), qu’une pauvre femme obligée de s’abaisser, et parfois même de s’accroupir, afin, au comble de la soumission, de récurer, pour 50 cents (et moins), la cuvette de toilettes malodorantes, voire carrément puantes. Et ce n’est là, cette terrible dégradation de la personne humaine, qu’un exemple parmi tant d’autres !

 

Car qu’on se le dise : le véritable esclavage, le vrai mépris de la dignité humaine, n’est pas là où nos politiciens prétendument vertueux comme nos sociétés nouvellement prophylactiques veulent bien nous le faire croire lorsqu’ils stigmatisent ainsi, engoncés en leur loi aussi étriquée que leur col blanc, le plus vieux métier du monde. Non : le véritable esclavage, social et économique celui-là, c’est de devoir se lever tous les matins, d’emprunter quotidiennement l’enfer du périphérique ou du métro et de se faire commander par quelque obscur sous-fifre, afin d’aller gagner vaille que vaille son pain, plus souvent noir que blanc, et devoir ensuite retourner chaque soir, souvent tard et fourbu, pour avoir à peine de quoi payer son loyer, nourrir sa famille, et continuer indéfiniment à remplir, à force de taxes et d’impôts, les caisses de l’Etat, ce racketteur (à défaut d’être proxénète) institutionnalisé, ou, pis encore, ce Léviathan des temps modernes. C’est cela l’inacceptable indécence, la répugnante obscénité, la turpitude de l’appât du gain facile, et toujours sur notre dos !


Alors, je dis oui : vive les putes, du moins celles libres, majeures, vaccinées et consentantes, lorsqu’elles savent encore offrir, avec une caresse bien faite ou un très professionnel baiser, un peu de rêve, de charme, de tendresse et de douceur, fût-ce pour de l’argent, dans ce monde de brutes.


Je me souviens encore, avec gratitude et nostalgie, de cette pute au grand cœur, si humaine et si généreuse, qui me dit un jour, non sans une certaine dose de poésie, que les gouttes de sperme de ses clients n’étaient, bien souvent, que les larmes de leur solitude. Ces prostituées, un certain Leonard Cohen les baptisa d’ailleurs jadis, dans une de ses plus émouvantes chansons, « Sisters of Mercy » : « sœurs de pitié », en bon français. Admirable de compassion ! 


Cette solitude, ce fut aussi celle, précisément, de bon nombre de ces artistes et écrivains, grands amateurs de prostituées, que j’évoquais plus haut. 


Mais le pis, avec cette nouvelle loi scélérate à la française, promulguée de surcroît par des hommes et des femmes dits de gauche (les socialistes), c’est que quelques-uns des plus beaux esprits de notre patrimoine littéraire et artistique risqueraient de se retrouveraient ainsi, aujourd’hui, en prison. 


Le paradoxe, pour une société prétendument libre, moderne et démocratique, est énorme : Sade et ses « Infortunes de la vertu », Diderot et ses « Bijoux indiscrets », Laclos et ses « Liaisons dangereuses », Maupassant et son « Rosier de madame Husson », Baudelaire et ses « Fleurs du mal », Barbey d’Aurevilly et ses « Diaboliques », Renoir et ses « Prostituées au boudoir », Bataille et ses « Larmes d’Eros », Klossowski et son « Sade, mon prochain », pourraient se retrouver aujourd’hui, pour une simple passe, sinon derrière les barreaux, du moins au tribunal de police… la police des mœurs, la pire de toutes !


Quel progrès ! La France est devenue une civilisation qui, à l’instar des pas du « Moon Walk » de Michael Jackson, progresse, par une fabuleuse illusion d’optique, à reculons : à travers cette loi ayant désormais force d’interdit, sinon de tabou, elle a fait des anciennes maisons de tolérance les nouveaux boulevards de l’intolérance !


Un conseil donc, au mal nommé Hollande : qu’il aille donc faire un tour, justement, en Hollande, dans ce port d’Amsterdam que chantait naguère si bien le grand Jacques Brel, pour voir comme on y traite, avec dignité et respect, aussi bien les prostituées que leurs clients.


Et je le clame ici haut et fort : faudra-t-il ainsi que ces « salauds » (tel mon ami Frédéric Beigbeider) qui ont osé signer le désormais célèbre manifeste du « Causeur », en opposition à cette absurde et inique loi, pensent aux aussi à s’exiler prochainement, comme autrefois René Descartes, pourtant père du rationalisme moderne et monument de la philosophie française, à Amsterdam pour, sinon y vivre en paix, du moins avoir encore le droit d’y rêver à l’ombre des néons rouges ?

 

 

* Daniel Salvatore Schiffer est philosophe, auteur notamment de « Le Dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps» (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » (Gallimard – Folio Biographies », « Du Beau au Sublime dans l’Art – Esquisse d’une Métaesthétique » (L’Âge d’Homme), « Manifeste dandy » (François Bourin Editeur), « Métaphysique du Dandysme » (Académie Royale de Belgique).

 

par DANIEL SALVATORE SCHIFFER - http://www.marianne.net

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