Comment la réforme ne change pas l'enseignement

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

L'ennemi juré de tout ministre de l'éducation, c'est son successeur.


FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA
FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA

Il n'est pas difficile en France de réformer l'enseignement. Mais cela ne sert à rien. Nos ministres de l'Education sont comme cet ivrogne qui prétendait que rien n'est plus facile que d'arrêter de boire ; lui-même y parvenait jusqu'à deux ou même trois fois par jour. Quel est celui qui n'a pas prétendu «attacher son nom», comme on dit, à une grande réforme, la seule, la vraie, celle qui ferait oublier les autres ? Mais, comme cette réforme à son tour ne se rattache à rien, le nom de son auteur ne tarde pas à rejoindre celui de ses prédécesseurs dans la grande fosse commune de la gesticulation pédagogique.

L'ennemi juré de tout ministre de l'Education, c'est son successeur, qui n'a de cesse de réduire à l'état de chair à pâté toutes ces réformes. Réformer, déréformer, reréformer, c'est toujours travailler, n'est-ce pas ?

1. Peillon réforme les rythmes scolaires. Vincent Peillon n'échappe pas à la règle. Il est arrivé Rue de Grenelle avec l'idée bien arrêtée, et justifiée, de redonner du temps à l'école. Pour une raison qui m'échappe, mais qui relevait à coup sûr de la haute politique, Vincent Peillon, avant de rallonger la semaine scolaire, commença par rallonger les vacances de la Toussaint ! C'est à ce jour la seule réforme qu'il a réussie complètement, avec la complicité silencieuse de tous les bavards du grand barnum pédagogique. Pas une objection, pas une résistance !

Il n'en est pas allé de même quand il s'est agi de revenir à la semaine de quatre jours et demi, que Xavier Darcos avait réduite à quatre. Par parenthèse, pour cet attentat contre la culture, l'Académie française s'empressa de l'accueillir parmi les siens... Au bout d'un an d'efforts insensés, Vincent Peillon réussit à rétablir la fameuse demi-journée pour 22 % des élèves. C'est qu'il y a tant d'obstacles à lever ! On se demande comment on faisait auparavant.

2. Peillon réforme les programmes. A cause de ce précédent, j'ai frémi quand Vincent Peillon annonça son intention de réviser tous les programmes d'enseignement. Le malheureux ! Autant entreprendre de vider la mer à la petite cuillère. D'autant plus que, à supposer qu'il y parvienne, cela ne servira rigoureusement à rien. Avant de s'attaquer à ce travail de Sisyphe, de mobiliser les parents d'élèves, les syndicats, les amicales disciplinaires, les pédagogues, les réformologues, les toutologues, je conjure Vincent Peillon de procéder à une vérification préalable : tester, sur un panel suffisant, ce qui reste, un an après, d'un programme d'histoire tel qu'il aura été enseigné au cours d'une année précédente dans une classe donnée. Le résultat pourrait être surprenant, voire terrifiant. Cela donnerait aux joutes d'experts leur signification véritable : celle d'une bataille de Diafoirus se crêpant le chignon tandis que le malade est en train de trépasser.

Dans l'état où nous sommes, mieux vaudrait supprimer les programmes détaillés et leur substituer un cadre général, à l'intérieur duquel le maître adapterait son enseignement en fonction de la situation réelle de sa classe. Mais que diraient les spécialistes ? Que dirait Napoléon ? Que diraient les défenseurs de ce baccalauréat que le monde entier nous envie ?

3. Peillon affiche la laïcité. Par ailleurs, Vincent Peillon vient de publier avec quelque solennité une charte qui met en forme les principes de notre laïcité, en vigueur depuis Jules Ferry. C'est une excellente chose. S'il l'a fait, c'est que le besoin s'en faisait sentir, et que ces principes étaient de plus en plus souvent bafoués.

D'aucuns ont dénoncé dans ce texte, et dans la publicité qu'on lui réserve, une attaque oblique contre l'islam. Dalil Boubakeur, homme pondéré, bon républicain et président du Conseil français du culte musulman, a redouté que certaines affirmations soient perçues comme une «stigmatisation» de la communauté musulmane, notamment «l'égalité fille-garçon..., suivez mon regard, diable !» Faudrait-il tenir pour définitivement acquise l'inégalité des sexes dans le monde musulman ? Et faudrait-il renoncer au principe d'égalité, fondamental dans notre République, au motif qu'il pourrait heurter des mentalités rétrogrades ? Ce serait faire au communautarisme une concession révoltante, mortelle.

Ne soyons pas hypocrites. S'il est vrai que le texte de Peillon ne vise aucune religion en particulier, il stigmatise tous les individus, quelle que soit leur religion, qui contreviennent à la laïcité. Or, il est de fait qu'un courant puissant s'est fait jour dans la communauté musulmane pour tenter d'imposer dans les institutions publiques, et notamment à l'école, l'acceptation de tous les particularismes religieux et leur manifestation publique : voile, menus dans les cantines et même refus de certains enseignements. De telles manifestations, si elles se multipliaient, sonneraient la fin du principe d'un enseignement public commun. Ce qui est en cause, c'est notre vivre-ensemble. Pas plus qu'hier vis-à-vis des catholiques, la République ne peut aujourd'hui céder vis-à-vis de certains musulmans.

Les intentions du ministre ne sont pas en cause. Mais il faudra plus d'une réforme pour empêcher notre enseignement de dégringoler la pente, comme on le voit dans tous les classements internationaux. Et plus d'une affiche pour restaurer l'école laïque.

On tâchera de dire une autre fois comment on pourrait réformer la réforme.

 

Par Jacques Julliard - http://www.marianne.net/

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