Ceux qui (finalement) font le jeu de Marine Le Pen

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

C’est bien joli de dénoncer Marine Le Pen et de partir en guerre contre le FN à la méthode Désir. Encore faut-il ne pas donner des verges pour se faire battre à chaque élection.


ERIC BAUDET/JDD/SIPA
ERIC BAUDET/JDD/SIPA
Le hasard est parfois cruel. Le samedi 5 octobre, le PS organisait un forum pour appeler le bon peuple à résister à la montée du FN. Le premier secrétaire, Harlem Désir, reprenait l’antienne du « Front Républicain » pour s’opposer à l’ennemi public numéro 1, « xénophobe ». Il brandissait alors l’emblème de ce combat décisif : un pin’s où l’on pouvait lire ce slogan digne des grands heures de SOS Racisme (c’était déjà signé Harlem Désir) : « Je dis que le FN est un parti d’extrême droite ».  

Le lendemain, le dimanche 6 octobre, éclatait la bombe de Brignoles (Var), où le candidat frontiste éclatait la gauche et laissait sa concurrente UMP en lambeaux. A la prochaine partielle dévastatrice, le PS hésitera entre l’appel à former de nouvelles Brigades Internationales ou le lancement d’un pistolet à bouchon pour tirer sur la réapparition de la « bête immonde », comme on dit quand on ne sait plus quoi dire. 

Combien de temps faudra-t-il pour réaliser que ce scénario est à jeter aux poubelles de l’histoire ? Il y a belle lurette que la condamnation morale de la famille Le Pen ne fonctionne plus. La diabolisation permanente peut même déboucher sur le contraire de l’effet recherché : conforter les électeurs frontistes dans un choix qui n’est pas de nature « fasciste », comme on le pense encore chez les bobos qui adorent se rejouer le film de la Résistance, mais qui est une manière de condamner des politiques suivies depuis 30 ans par les partis de gouvernement. Une manière confuse et contradictoire, certes, inquiétante assurément, mais qu’il est illusoire de prétendre remettre sur le bon chemin citoyen par des admonestations moralisatrices - a fortiori lorsque la gauche est au pouvoir.  

Car Marine Le Pen ne se contente pas de touiller le vieux fond de sauce traditionnel de l’extrême droite. Elle y a apporté des ingrédients comme la critique de la mondialisation néolibérale, de l’Europe des marchés, de la laïcité à élasticité variable, de l’immigration non régulée. Elle se pose en défenseuse de la nation honnie par l’élite mondialisée, ou des valeurs dites « traditionnelles », présentées par certains comme la première marche vers le Pétainisme new look. Sur tous ces sujets, elle se nourrit des abandons des uns et du silence des autres.    C’est ce qui fait son succès dans les milieux populaires, oubliés ou méprisés par ceux qui se succèdent aux affaires. 

De ce point de vue, Jean-Luc Mélenchon n’a pas tort quand il dit que le principal pourvoyeur de voix FN est à l’Elysée. Se faire élire sur le thème du « changement » tant attendu, fustiger la « finance ennemie » pour ensuite mettre le pays à la diète et mener une politique où la différence avec l’ère sarkozyste tient de l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette, c’est le meilleur moyen de fabriquer de futurs électeurs FN.  

Oui, mais alors, dira-t-on, pourquoi le Front de Gauche ne profite-t-il pas davantage d’une telle situation ? La réalité, c’est que malgré ses critiques souvent pertinentes du néolibéralisme, Jean-Luc Mélenchon reste largement inaudible dans des milieux populaires à la recherche d’une réponse simple et d’un ennemi facilement identifiable, quitte à recourir aux boucs émissaires habituels. Son positionnement libertaire sur les sujets sociétaux ne peut que troubler un électorat demandeur de sécurité dans tous les domaines. Voilà pourquoi le vote protestataire, aujourd’hui, s’exprime surtout à travers le canal frontiste. 

Rien n’indique qu’il en sera autrement dans un avenir proche. Le PS pourra opérer tous les moulinets verbaux possibles, rien n’y fera. Le gouvernement pourra spéculer sur les affichages volontaristes d’Arnaud Montebourg ou sur les propos musclés de Manuel Valls, cela ne fera pas disparaître la réalité d’une France qui souffre et qui le fera savoir, fut-ce de la pire des manières.


Les deux ministres précités sont eux-mêmes pris au piège. Le premier, car sa phraséologie se heurte à la réalité d’un alignement sur la doxa néolibérale qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre. Le second car ses propres outrances politiciennes (sur les Roms, par exemple), doublées d’une efficacité douteuse sur le front de la délinquance, peut apporter de l’eau au moulin de ceux qui sont dans la surenchère permanente. A l’Elysée, une phrase est répétée en boucle : « Face au FN, la question, ce n’est pas c’est bien ou c’est mal, mais ça marche ou ça marche pas ». Pour le moment, ça ne marche pas du tout. 
Par Jack Dion - Marianne

Publié dans Dans l'actualité

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