Ce qui se passe dans les cours de récré

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

chaque rentrée, les réputations s'y cristallisent : rois du pétrole ou ringards rejetés par l'agora prépubère. La cour de récré, ses codes, ses lois, son langage, reste un des lieux favoris des élèves. Même si ces dernières années, elle s'est faite théâtre de faits divers et aimant à fantasmes pour les parents. Enquête.


FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA
FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA
Le swag : en avoir ou pas. La question surgit dès les premiers jours de la rentrée, quand se forgent les réputations à la récré. Le swag, c'est cette aura, ce triptyque fringues/physique/attitude qui fait de ses alchimistes des « populaires » - ces adolescents vénérés pour leur style -, et de ses dépourvus des « boloss », ces ringards rejetés par l'agora prépubère. C'est la dure loi des cours de récré, ce monde sans pitié peuplé de 5 millions de collégiens et lycéens, où se perpétuent durant ces quinze minutes d'entracte des amours naissantes, des trahisons et des rois du pétrole.

On s'y bat, on s'y ébat. On y flirte, on y fume. Les profs ne la surveillent pas, ça ne fait pas partie de leur job : « C'est un lieu à embrouilles, résume Daniel Arnaud, professeur d'histoire-géo au collège, qui publie un Manuel de survie en milieu scolaire (éd. Max Milo). Les élèves peuvent s'y raconter leur soirée, commenter leur contrôle de maths, mais c'est aussi le lieu de tous les dangers. Imaginez 400 à 800 élèves, parfois 1 000, avec seulement une poignée de surveillants. Les risques de débordements sont multipliés. »

En primaire aussi les récrés, où s'ébrouent au total 6 millions de gamins, s'avèrent sportives. Bleus, insultes - « Sale fille ! », « Alcoolique ! » -, coupures, font partie du quotidien. Pas une journée sans que Mila* en CE2, et Bastien, en CP, ne racontent à leur mère, Isabelle, community manager de 37 ans, cette jungle urbaine où ça griffe, ça mord... « Maman, on m'a donné un coup de poing dans le ventre. Tu sais, Machin, il a été à l'hôpital, l'autre, il l'a poussé contre le mur de la cour. » L'apanage de la ZEP ? Pas du tout. L'école se niche dans le XVe à Paris - plutôt chic. « Je suis choquée par la violence verbale, ma fille rapporte des gros mots. Un garçon semble "parler sexe" à longueur de journée, poursuit Isabelle. On le sait, depuis toujours, les enfants sont mauvais entre eux. Mais là, il faut parfois quinze minutes à ma fille, en sortant de l'école, pour se calmer, parler "normalement", retrouver un ton aimable et sans vulgarité.»

Trafics de choco BN

Une jungle, la récré ? Cette parcelle de bitume ancrée dans notre mémoire collective - ses marronniers, ses trafics de Choco BN, sa sonnerie - est devenue, en quelques années, le théâtre de faits divers sidérants, un aimant à fantasmes qui effraie les parents parqués de l'autre côté de la grille : en 2011, une prof de maths s'est immolée dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers pendant que certains élèves filmaient la scène sur leurs smartphones. En avril 2013, trois élèves se piquent avec des seringues usagées dans la cour d'une école à Sevran, en Seine-Saint-Denis. Trois mois plus tôt, le jeune Matteo, 13 ans, collégien de Bourg-Saint-Maurice et souffre-douleur d'une bande, est retrouvé pendu dans sa chambre. Ses parents avaient déjà porté plainte contre deux jeunes qui l'avaient agressé dans la cour. Un élève sur 10 serait victime de harcèlement. « Le phénomène prolifère là où il n'y a pas de surveillance, comme dans les cours de récré au collège, où les profs étant en salle des profs, et les surveillants en sous-effectif, elle se réduit au minimum, regrette Jean-Pierre Bellon, prof de philo et cofondateur de l'association Aphee qui aide les équipes pédagogiques à affronter le harcèlement entre élèves. C'est le lieu de l'insulte par excellence, on estime que 25 % des actes de harcèlement entre élèves se passent dans la cour. »

Sales macaques !

Peut-on être heureux sous les préaux ? La récré n'est-elle plus qu'une zone de guérilla reléguant la Guerre des boutons à des bisbilles de Bisounours ? Première surprise, réconfortante, les jeunes aiment la récré : près de 75 % des 8-12 ans l'« adorent », selon l'enquête publiée en 2011 par le chercheur Eric Debarbieux pour l'Observatoire international de la violence à l'école, plus que la cantine (58 %). « C'est le moment où on se détend, à part quelques bastons, ça se passe bien, résume Noémie, 12 ans, collégienne dans un établissement tranquille des Deux-Sèvres. Les filles parlent avec les filles, les garçons avec les garçons, on ne se mélange pas.»

Dans son collège pour bobos du XIe à Paris, Paul, 15 ans, qui entre cette année au lycée, a passé des récrés entières à discuter avec ses potes de séries télé (« Skins », « Game Of Thrones »), de dessin ou des profs. La rumeur qui a longtemps mis la cour en ébullition : le principal adjoint est-il gay ? « A la récré, on retrouve les copains, dit-il. Je ne me suis jamais fait vraiment emmerder, mais je traîne plutôt avec des populaires. »

Dans ce territoire ultrahiérarchisé où il faut en découdre pour s'imposer, l'apprentissage de la vraie vie (le sexisme, le racisme...) se rode chez les 8-12 ans qui, à l'abri du regard parental, ne se font pas de cadeaux : « On se moque souvent de 20 % des élèves, près de 7 % disent être souvent ou très souvent insultés de manière raciste, près de 17 % déclarent être fréquemment frappés par leurs pairs et 14 % avoir été l'objet d'un déshabillage forcé », précise le chercheur Eric Debarbieux.

Des « sales macaques ! » répétés au quotidien ont gâché les récrés des deux petits garçons qu'a adoptés Sylvie, infirmière, habitant un quartier privilégié de Paris. Son cadet entre en CE1, l'aîné en 5e. Elle soupire : « Tout le monde se "traite" tout le temps. » De « pauvre » - « T'as acheté ton blouson chez Tati ? » - ou, insulte suprême, de « fille ». Une bande en CM1 (familles plutôt friquées, parents divorcés) a même entrepris de soulever les jupes et de toucher les microseins de leurs camarades.

Résultat : les gamines allaient en récré en manteau et pantalon. « Nous avons eu toutes les peines du monde à obtenir que ces garçons soient punis : exclus de la cantine pendant une semaine, raconte Sylvie. Sans doute l'école pense-t-elle que nos enfants doivent apprendre au plus tôt que la vie, c'est la guerre, et que, si on n'est pas le plus fort, on se fait piétiner. »

Au collège, où les grands testent leur testostérone sur les plus faibles, ça se corse. A chaque récré, une vacherie : « Toi, tu fais 1,30 m les bras levés ! » ou encore : « La primaire, c'est pas ici ! » Dans sa cité scolaire de la Vienne, Sarah a subi des moqueries sur sa taille dès la 6e. La 5e fut la pire année de sa vie, la 4e aussi. Des garçons plus âgés la traitaient de « moche », Sarah évitait la cour, regard flanqué par terre, se réfugiait aux toilettes. La direction n'a rien fait pour l'aider, même quand elle s'est fait attraper par sa capuche, à moitié étranglée. Sarah a changé de collège : « Depuis, ça va mieux. » Pour le spécialiste du harcèlement Jean-Pierre Bellon, « un grand nombre de victimes osent enfin dire ce qu'elles subissent. La limite vient du côté des établissements, où les personnels ne sont toujours pas formés pour appréhender le problème. Entre les attentes des familles et l'école, il y a un gouffre. »

Dans les collèges ou les lycées des quartiers sensibles, la pause du midi ressemble à un volcan en éruption, c'est le thermomètre de la dégradation du climat scolaire. Circuler, arpenter les recoins, ne jamais répéter le même parcours, c'est la mission de Wilfried, surveillant dans un collège classé en ZEP. Etudiant en master d'histoire, Wilfried fait partie des « AED », ces assistants d'éducation précaires, payés au Smic pour jouer les pions.

Il leur arrive de tourner à seulement quatre ou cinq surveillants pour encadrer 470 élèves. « La récré, c'est une caisse de résonance, ça concentre tous les problèmes de notre société, dit-il. Au moment du mariage pour tous, plus le débat politique se pourrissait, plus ça se radicalisait ici. Il fallait montrer sa virilité, les danseurs qui faisaient du hip-hop se sont fait traiter de pédés. » Wilfried raconte que, à la pause, le smartphone dernier cri s'exhibe, les filles ne parlent que de leur idole, Nabilla, l'icône en toc de la téléréalité, quand les garçons obsédés par le foot rêvent de fric facile : « Avocat ou vétérinaire, ça ne les fait plus rêver, note-t-il. Leur obsession, c'est de gagner un maximum d'argent. »

Entre foot et drague

Professeur de français dans le 92, Daphnée passe les récrés dans la salle des profs qui surplombe la cour, aux premières loges. Dans ce collège des Hauts-de-Seine, où les communautés s'interpellent (« Ça, c'est les Tunisiens », « Ça, c'est les Algériens »), où les excellents élèves sont surnommés les « suceurs », un mot, un regard, suffit à déclencher la bagarre : « Les surveillants, les conseillers principaux d'éducation sentent quand la cour frémit, s'il y a eu une embrouille la veille, ils sont en alerte. Quand éclate une bagarre, une force centrifuge se produit, les élèves convergent comme un essaim vers le conflit, certains filment avec leur portable. »

Un « jeu » qui peut finir sur Facebook, la cour de récré mondiale. L'usage du mobile, souvent interdit mais toléré en pratique, a tout bouleversé. Si les pratiques immuables, comme la marelle ou les billes, résistent en primaire à l'invasion du marketing (Pokémon ou toupie Beyblade), les collèges voient apparaître des ados réfugiés dans leur bulle numérique : « Cela donne des jeunes rivés à leur écran, les écouteurs vissés aux oreilles, qui ne se parlent plus », regrette Anne, surveillante dans un collège parisien favorisé où tout le monde arbore la parka Canada Goose (825 €) en guise d'uniforme.

Les vrais jeux, comme le ballon de foot ou le panneau de basket, sont menacés, bannis de certaines cours. « On assiste à une sécurisation à l'extrême, regrette l'anthropologue Yan Bour, spécialiste des jeux (vraiment) dangereux. Cette obsession du risque zéro produit l'effet inverse : l'apparition d'une forme ludique radicale, comme le jeu du foulard, ou le jeu du petit pont massacreur : une pomme de pin remplace le ballon, celui qui la prend entre les jambes est roué de coups. » Mais le chercheur, qui milite pour la réintroduction du ballon à la récré - « c'est le jeu qui permet de devenir un être sociable » -, tient à rassurer les parents : « Il n'y a pas péril en la demeure, toutes les cours de récré ne sont pas terrassées par le jeu du foulard, loin de là. » Le foot improvisé entre deux blousons et la drague à l'intercours restent les deux sports préférés des ados...

* Les prénoms ont été modifiés.
Par Marie Huret - http://www.marianne.net/

 
L'ÉCOLE EN CHIFFRES

12 213 300 élèves ont fait leur rentrée 2013 dans les écoles (6,7 millions), les collèges (3,3 millions) et les lycées (2,13 millions) du public et du privé. C'est 35 700 élèves de plus qu'il y a trois ans.

842 000 enseignants dispenseront les cours.

30 par classe, c'est le nombre d'élèves attendus au collège et au lycée, général et professionnel.

75 % des 8-12 ans «adorent» la récréation.

 
LA RÉCRÉ IDÉALE, MODE D'EMPLOI

Le cocktail a de quoi être éruptif : plantée en ZEP et en ZUS, au milieu des tours de cinq étages d'un quartier sensible d'Antony (Hauts-de-Seine), l'école primaire Anatole-France recense 250 élèves et une quarantaine de nationalités. Ici, 70 % des familles du quartier vivent sous le seuil de pauvreté. La violence dans l'école ? Canalisée. A chaque rentrée, le directeur, Ugo Di Palma, hyperinvesti, met en place un «conseil des enfants», qui élabore une cour de récré idéale. Deux délégués - une fille et un garçon - représentent leur classe. Le conseil valide le planning d'occupation du terrain de foot ou de basket, les CP, les CE1, CE2... gèrent leur propre budget pour acheter des jeux (billes, balles de ping-pong...), dont ils sont responsables. «Plus j'avance, plus je pense que la clé, c'est la justice, les enfants ont besoin de sentir qu'on tient compte d'eux, souligne Ugo Di Palma. Ce sont eux les vrais acteurs du bon fonctionnement de la cour.» A la récré, des «arbitres», vêtus de tee-shirts spéciaux, dégainent leur carton en cas d'infraction. A part une chute accidentelle et quelques bobos, rien de grave n'a été signalé l'an dernier.

 
LES 10 COMMANDEMENTS DU "POPULAIRE"

Le «populaire», c'est la star de la cour, sa notoriété se mesure au nombre de bises que cet ado vénéré claque à ses «fans». Sur les forums, on ne compte plus les conseils distillés par les 12-16 ans pour rejoindre ce clan sélectif. Nous les avons regroupés en 10 commandements :

1. Des fringues stylées tu porteras.

2. Les populaires tu fréquenteras (dès qu'ils te font la bise, tu deviens l'un des leurs).

3. Les «boloss» tu éviteras (les ringards ruinent ta réputation).

4. Une fête tu prépareras.

5. Ton mec/ta copine tu afficheras (inutile de préciser que ta moitié doit être belle).

6. Ton carnet d'adresses tu cultiveras (le populaire possède la moitié des mails des élèves du collège et collectionne les «J'aime» sur Facebook).

7. Ta réplique culte tu sortiras (le populaire a le sens de la repartie).

8. Tes exploits (sport ou shopping) tu vanteras.

9. Ta mèche tu travailleras.

10. Au moindre faux pas tu dégageras (le populaire est remplacé par un autre).

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