Brésil : pourquoi la Coupe du monde tourne au vinaigre ?

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues lundi pour protester contre la hausse des tarifs des bus. L'organisation de la Coupe du Monde 2014 apparaît comme un révélateur de tous les maux dont souffre le pays. Jamais le Brésil n'avait connu un tel mouvement depuis les protestations sociales de 1985.


EFE/SIPA
EFE/SIPA

En ce moment, le Brésil accueille la Coupe des confédérations, la « répétition générale de la Coupe du Monde » dirait tout journaliste sportif  digne de ce nom. 


La fête allait être totale dans un pays où le football est une religion. La photo était parfaite. 


C’était sans compter l’embrasement du pays ce lundi 17 juin : « de mémoire de manifestants, jamais le pays n'avait connu un tel mouvement de protestation sociale depuis la fin de la dictature en 1985 et les marches contre la corruption de l'ancien président Fernando Collor de Mello en 1992 » écrit l’envoyé spécial du Monde. 


Car la vague de protestations contre l'augmentation des tarifs du transport public n'est déjà plus un évènement restreint à São Paulo, le mouvement appelé « Revolta do Vinagre » (NDLR : « Révolte du vinaigre » en référence au tissu imprégné de vinaigre que les manifestants se mettent sur le visage pour se protéger des gaz lacrymogènes) est désormais national. 


C’est l’annonce d’une hausse de 7% du prix des tickets de bus qui a fait descendre les foules dans la rue. Rien à voir avec une quelconque contre-performance de la Selecao. 


100.000 personnes à Rio, 70.000 à Sao paulo, et des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les capitales fédérales du pays. D’abord dans le calme. C’est en fin de journée que la manifestation a dégénéré quand les casseurs ont fait leur sortie : incendie de voitures, pillages de magasins par un groupe de manifestants et jets de cocktails Molotov en direction des policiers. La riposte n’a pas tardé. Les forces de l'ordre ont répliqué à coup de gaz lacrymogènes, de tirs de balles en caoutchouc, mais aussi avec des tirs en l'air à balles réelles. Bilan : une vingtaine de policiers et 7 manifestants ont été blessés durant ces affrontements. 


Les manifestations ont un lien direct avec d'autres mouvements contre des augmentations de tarif des tickets de bus qui ont déjà eu lieu aux quatre coins du pays depuis l'année dernière.


Pas de football, mais de l'éducation !

Mais les heurts qui se sont produits la nuit dernière ne sont pas tout à fait étrangers à la Coupe du monde. De nombreux manifestants protestaient également contre les dépenses fastueuses engagées pour l’organisation de la Coupe du Monde alors que des services publics autrement plus décisifs sont laissés à l’abandon comme l’explique le journaliste Felipe Dos Santos   : « L'augmentation du prix du ticket est un prétexte: le prix du service augmente, mais pas sa qualité. Le bus devient plus cher, mais une telle augmentation n'est pas justifiée – il est toujours aussi plein, il y a toujours des passagers qui se font tuer (comme à Rio), il est toujours en retard. Comme les bus, le logement aussi à augmenté et ne s'est pas amélioré. Le secteur de la santé a aussi augmenté ses tarifs et le service ne s'est en rien amélioré. L'éducation a augmenté et ne s'est pas non plus amélioré. Les prix des stades de foot sont devenus plus chers et rien ne s'est amélioré. Ce mouvement est une récupération par la foule de l’espace public, le sauvetage d’une conscience collective par le peuple ». 


Contacté par Marianne, un diplomate en poste au Brésil décrit un « mouvement clairement altermondialiste, assez intellectuel. C’est cruel mais ce sont essentiellement des enfants des classes moyennes et bourgeoises qui disent à Dilma Roussef : on ne veut pas de football, mais de l’éducation ! Deux choses se collisionnent : les scandales trop visibles liés a la Copa et un manque d’intérêt du gouvernement pour les services publics de base. Il n’y a, à mon sens, pas de risque d’une propagation du soulèvement aux favelas, en revanche, la police brésilienne n’est pas très douée pour le maintien de l’ordre et n’hésite pas à charger des manifestants plutôt calmes ». D’où le risque de bavures. 


Si Dilma Roussef s'est déclarée à l'écoute des préoccupations de la rue, le pouvoir tente de dissocier la question de la hausse du prix des transports et celle de l’organisation de la Coupe du monde avec pour objectif de faire passer les manifestations pour des jeux d’enfants gâtés et répète à l’envi que la Coupe du monde est un atout majeur pour le développement économique du pays. 


Même l’ancien footballeur, Romario, champion du monde avec la Seleçao en 1994 et aujourd’hui député n’a jamais cru à la fable du miracle footballistique. Il décrit une Coupe du Monde de la fracture sociale : « Ce sera une belle Coupe du monde, mais ce ne sera pas la Coupe du monde du peuple brésilien, parce que le peuple n’aura pas les moyens d’acheter les billets. Les classes supérieures iront aux matchs, verront des beaux stades modernes…Mais c’est le peuple qui va payer l’addition. » déclarait-il récemment à l’Equipe Magazine. 


A moins que le peuple ne se décide à entrer dans la partie.

 

 

 


La Coupe du monde de la corruption


La Fifa prévoit des recettes de 4 milliards de dollars avec le Mondial-2014, dont 60% issus des droits télé.Le gouvernement brésilien aura lui dépensé 15 milliards de dollars en investissements publics. A lui seul, la restauration du stade Maracana a coûté plus de 430 millions d’euros.  D'après une étude du cabinet Ernst&Young, ces investissements devraient néanmoins générer 70 milliards de dollars pour l'économie brésilienne.


Aéroports vétustes, sous-capacité hôtelière, transports chaotiques, problèmes de sécurité, grèves à répétition, à un an de la Coupe du monde, le Brésil paye surtout les coûts prohibitifs de la mise à niveau de ses infrastructures. 


Des enjeux financiers qui stimulent aussi la corruption, comme le soulignait le procureur brésilien Duciran Farena: « Nous allons assister à la Coupe de la corruption puisque l'entité sportive la plus corrompue au monde va arriver dans le pays le plus corrompu du monde ».

 


Régis Soubrouillard - Marianne

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article