Bizutage : controverse au Portugal après la mort de 6 étudiants

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Six étudiants de l'université Lusófona de Lisbonne se sont adonnés, selon certaines sources, à un rite de passage. Ils ont été retrouvés morts. Un banal bizutage qui aurait mal tourné? L'affaire divise le Portugal où ces pratiques séculaires rythment la vie universitaire.


Illustration - Armando Franca/AP/SIPA
Illustration - Armando Franca/AP/SIPA
Le petit jeu a laissé un goût amer. Il fait place dorénavant au deuil des proches des six étudiants qui ont péri le 15 décembre dernier sur la plage de Meco, près de Lisbonne, lors d’un rituel que beaucoup associent aux pratiques de bizutage, courantes dans les universités portugaises.
 
Ce qui était au départ un simple fait divers tourne ainsi au débat national, avec la multiplication de zones d’ombre. Que faisaient les six jeunes de l’Université Lusófona de Lisbonne, peu après minuit, dans les eaux froides de l’Atlantique, en plein mois de Décembre ?
 
Emportés par la houle, seul le septième, João Gouveia, 23 ans, le « dux », l’initiateur de la virée, survivra. Selon l’hebdomadaire Expresso, qui cite une source proche du dossier, « le jeune homme avait avalé beaucoup d’eau et de la mousse s’écoulait de sa bouche » quand il a été retrouvé.
 
Sorti de l’hôpital, enfermé chez lui, il garde depuis le silence, se disant prêt, « plus que quiconque » à apporter les éclaircissements nécessaires, d’après l’agence de presse Lusa. Un témoignage que les familles des victimes le pressent de fournir. « On aimerait que le jeune survivant fasse une déclaration, pour que nous sachions ce qui s’est passé exactement ».

« Ceci est un bizutage. Ne vous en mêlez pas »

Seules certitudes, le groupe de jeunes, partis pour le week-end, avait loué une maison dans les environs, à Aiana de Cima. Certains voisins, intrigués par l’attitude des jeunes, quelques heures avant les faits, les avaient abordé, à l’instar d’une riveraine citée par le Diário de Notícias.
 
« Personne ne comprenait ce que faisaient sept jeunes, vêtus de leur habit académique - chemise blanche, jupe ou pantalon noir, surplombés d’une cape noire -  à ramper dans la terre avec des pierres attachées à leurs chevilles ». « Ceci est une « praxa » - un bizutage – une expérience de vie. Ne vous en mêlez pas » auraient-ils alors répondu.
 
Leurs cadavres seront retrouvés quelques jours plus tard, successivement, par les autorités. Les langues se délient alors. Selon un témoignage recueilli par la chaîne privée SIC, tous les effets personnels des jeunes ont été emportés de la maison après leur noyade, la femme de ménage n’ayant retrouvé qu’un seau rempli d’eau noircie.
 
La chaîne publique RTP tente quant à elle de reconstituer le scénario, en citant les témoignages d’étudiants qui ont souhaité garder l’anonymat. D’après ces derniers, il est possible que les sept jeunes se seraient soumis à un tas d’épreuves afin d’accéder/ de demeurer à un niveau hiérarchique supérieur de la « commission » qui régit le bizutage à l’université Lusófona de Lisbonne.
 
Sur la plage de Meco, l’exercice aurait consisté à répondre à plusieurs questions, à tour de rôle, dos tourné à la mer. Les étudiants devant respectivement reculer d’un pas à chaque mauvaise réponse donnée. Trop éloignés du rivage, ils auraient été emportés par les vagues.


Capture d'écran/Reportage RTP
Capture d'écran/Reportage RTP
Une version que vient corroborer une enquête menée par la TVI, autre grande chaîne privée du pays. Joana, l’une des jeunes décédée, devait devenir, selon la chaîne, « doutora », « docteur » au sein de la commission de bizutage de l’université, l’un des plus hauts échelons après, entre autres, les échelons intermédiaires de « pastranos », et les plus bas, les « caloiros », les Première année.

« Tu es vivante »?

A 23h26, le 14 décembre, la jeune femme de 21 ans reçoit un message sur son téléphone portable. « Tu es vivante » lui demande une amie. Un message que la mère de Joana évoque devant les caméras pour dénoncer le silence qui entoure ces pratiques. « Personne ne peut parler, c’est un code (de conduite), tout est étouffé ». « Je ne peux pas accepter que ma fille soit morte d’une façon si stupide » conclut-elle.
 
Sur internet, des messages postés par une « Cape noire » menacent en effet tous ceux qui seraient tentés de parler. « Ce qui se passe à l’université, reste à l’université » lit-on.
 
Joana, comme les autres, s’était déclarée responsable des « actes », « risques » et « dommages » qui pourraient survenir dans un document dont l’en-tête porte l’emblème de l’université Lusófona, datant d'octobre 2012. Une enquête est ouverte au sein de l'établissement pour « mettre en lumière la genèse de ces évènements ». Les familles des victimes se constitueront pour leur part partie civile dans le procès, dont est chargé le tribunal de Sesimbra. Le ministère de l’Education enfin doit se réunir prochainement avec les associations d’étudiants des universités, publiques et privées, à ce sujet.

Les commentateurs eux restent divisés. Pour l'ancien président Mario Soares, « la disparition de ces jeunes avalés par la houle (...) nous oblige à réfléchir. Il faut interdire les bizutages universitaires». Emidio Guerreiro, secrétaire d'Etat à la Jeunesse (et ancien président de l'association des étudiants de Coimbra) déclare à l'inverse, qu'il ne s'agit pas de « bizutage universitaire » mais d'une « affaire de police ».


A Coimbra, une pratique séculaire

C’est la plus ancienne université du pays, l’une des plus prestigieuses, évoquée par Voltaire dans les premiers chapitres de Candide. L’université de « Coimbrë », Coimbra aujourd’hui, a vu défilé les plus illustres, à l’instar d'un ancien ambassadeur à Paris et grand romancier, Eça de Queiros.
 
Antichambre de la révolution des œillets, elle a été de toutes les luttes, politiques, mais aussi culturelles, comme lorsque s’affrontent à la fin des années 1860 Anciens – en faveur du romantisme et d'une certaine forme de classicisme - et Modernes. Ses étudiants en Droit continuent aujourd’hui encore de former l’élite dirigeante du pays.
 
Le bizutage, historique, y est une manière « de créer du lien » raconte un ancien étudiant. « On devait demander le numéro de téléphone des « docteurs » femmes, situées à l’échelon supérieur, on devait leur faire des déclarations d’amour… Il y avait beaucoup de gages fondés sur les jeux de mots, parfois grivois, comme devoir toucher les « seios » d’une personne, qui signifie à la fois les seins et les narines en portugais.
 
Une pratique plutôt bon enfant selon cet étudiant que défend João Luís Jesus, l’un des responsables du Conseil de Vétérans de Coimbra, chargé de réguler le bizutage. « Le bizutage doit être appréhendé dans un contexte historique », comme un marqueur de l’identité de l’université. Or certains établissements « dévient » ces pratiques.
 
« Dans d’autres endroits, on salit les Première année, les « caloiros », avec de la boue, des œufs, de la farine, ce qui est explicitement interdit à Coimbra », ajoute-t-il, de même que « l’extorsion des biens des nouveaux arrivants » ou les « activités » plus largement qui « lèseraient » « physiquement ou psychologiquement » les étudiants.
 
Malgré ces règles strictes, les dérapages existent, comme le rappelle une ancienne étudiante de la faculté de Psychologie de Coimbra, à qui l’on a demandé, dans le cadre de ces pratiques, une fellation. « J’ai refusé » raconte-t-elle. Tous n'osent pas. 
Par Patricia Neves - http://www.marianne.net

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