« Un moyen de pression sur la Russie »
Certes, il n'est pas très fair-play de siphonner le gaz destiné à l'exportation, reportant ainsi sur des pays tiers les conséquences d'un conflit commercial qui le les concerne pas. Mais outre
qu'il s'agit là pour l'Ukraine d'une nécessité vitale, c’est également un moyen de pression tant sur la Russie que sur l'Union Européenne, qu'elle aurait bien tort de ne pas exercer. En
bloquant les exportations de gaz vers l'Europe, elle montre à la Russie sa dépendance à son égard. Sans coopération de l'Ukraine et dans l'attente de la construction des nouveaux gazoducs sous
marins, la Russie est en effet dans l'incapacité d'écouler son gaz vers ses seuls et uniques clients possibles. Si l'Ukraine perd son gaz, la Russie perd une grosse partie de ses ressources
financières. Perdant-perdant !
Mais elle rappelle aussi à l'Union Européenne son importance stratégique pour sa sécurité énergétique. L'Ukraine est potentiellement une menace bien plus importante que la Russie car elle
ne retire que de maigre revenus du transit du gaz (2). L'attitude de l'Ukraine exprime donc autant un bras de fer vis à vis de la Russie qu'un appel au secours adressé à l'Europe. Le
message adressé à l'un et à l'autre est identique : Le transit doit se payer !
L'Europe refuse aujourd'hui d'intervenir dans ce qu'elle s'obstine à voir comme un conflit bilatéral qui ne la concerne pas, car elle en connaît trop bien l'issue. Les deux parties se
retourneront vers elle avec un sourire complice pour solliciter son porte monnaie. La Russie dira « Puisque vous voulez aider l'Ukraine et que vous l'acceptez dans l'OTAN, à vous
maintenant de vous en occuper. Payez pour elle ! » Et l'Ukraine sur un autre registre expliquera qu'elle n'est en mesure de conclure un accord tarifaire qu'au prix d'une augmentation
substantielle des droits de transit qui ne pourra que se répercuter sur le tarif des clients en bout de chaine. La conclusion sera la même, l'Europe devra payer.
Et l'Europe doit payer. Pour quatre bonnes raisons :
- Pour des raisons de sécurité. Sans intervention européenne, le conflit pourrait s'envenimer entre les deux frères ennemis, à mesure que le préjudice financier s'élèvera, ce qui entraînera des
graves situations de pénuries en Europe centrale et pourrait même dégénérer en conflit armé. On imagine par exemple la Russie annexer la Crimée en guise de compensation …
- Pour des raisons géopolitiques. L'Europe ne peut pas soigner ses relations avec la puissante Russie et abandonner les pays qui se situent sur la ligne de fracture entre l'Europe et le monde
russophone et orthodoxe (Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie) Tous les conflits qui interviendront entre la Russie et ses anciennes dépendances nourrissent les sentiments anti-russe dans
l'opinion et l’hostilité des diplomaties d'Europe centrale. Quelque soit la forme qu’elle prendra, l'Europe devra avoir une politique forte en direction de ces pays :
« Partenariat oriental » sur le mode de l'union pour la méditerranée, perspective d'adhésion, nouveau « Yalta »... Cette politique devra en tout état de cause être
négociée avec la Russie, voire être conduite de concert avec elle.
- Pour des raisons historiques et éthiques. Après l'effondrement du système soviétique, rien n'a été fait en direction de ces pays, ni pour les aider à se doter d'une économie moderne et
compétitive, ni pour leur proposer une cadre géopolitique d’avenir. L'Europe a intégré les pays d'Europe centrale et baltes et leur a fait bénéficier de la manne des fonds structurels. La
Russie s'est relevée grâce à ses richesses naturelles et la reconstruction d'un État fort sous l'impulsion de Vladimir Poutine, malgré une odieuse tentative de pillage et d'anéantissement
orchestrée par les États-Unis et les grandes institutions internationales dans les années 90 (4). En revanche, les ex-républiques soviétiques d’Europe orientale, qui n'ont pas la chance de
disposer de ressources naturelles, ont été livrées à elles-mêmes. La Russie les a abandonné comme des fardeaux trop lourds à porter. L'Europe a refusé de leur tendre la main, par lâcheté et par
peur de froisser la Russie. Quand aux États-Unis, ils n'ont cherché qu'à les instrumentaliser dans une logique occidentaliste anti-russe. A l'époque de la mondialisation heureuse, ces pays
aujourd'hui pouvaient espérer s'insérer dans la grande division internationale du travail par la qualité de leur main d'œuvre et la faiblesse de son coût. La récession mondiale leur ôte cet
espoir pour lui substituer la promesse d'un nouveau chaos contagieux.
- Pour des raisons strictement économique enfin. A l'heure des plans de relance tout azimut pour soutenir une économie mondiale en panne, les laissez pour compte seront ceux qui n'auront pas la
capacité en s'endetter en levant des fonds sur les marchés internationaux. Or, la relance sera globale ou ne sera pas. L'Europe n'a intérêt à ne voir s'effondrer aucune des économies du
continent. A défaut d'un grand plan Marshall pour la modernisation des économies post-soviétiques, qui serait pourtant tout à fait légitime et bienvenu, l'Europe peut bien subventionner, en
lien avec la Russie, les prix de l'énergie de l’Ukraine pendant quelques années.
«
Faire une place aux ex-pays soviétiques »
A terme, il faudra en tout état de cause faire une place aux ex-pays soviétiques, et en premier lieu à l'Ukraine, dans la construction géopolitique du continent. Leur vocation est d'être un
trait d'union et un facteur d'unité entre l'Europe communautaire et la fédération de Russie. Le rejet réciproque et l'abandon mutuel, s'il perdure, risque d'en faire un puissant facteur de
déstabilisation et de conflits. Et pourquoi pas de guerres. C'est pourquoi l'Europe doit s'asseoir à la table des négociations entre la Russie et l'Ukraine et aider à trouver une solution
pérenne, quitte à sortir le carnet de chèque.
(1) 23.5 % d’inflation en 2008 et un niveau de vie de la population en chute libre. La situation actuelle de l'Ukraine est souvent comparée à celle de l'argentine en 2001.
(2) Fort heureusement, il est plus difficile pour ce genre d’excité de diffuser leur venin sur internet sans se faire écharper par de lucides commentateurs.
(3) 1,7 USD les 1000m3 pour 100 km et 1.6 en 2007
(4) Voir le récit que fait Jean Michel Quatrepoint dans « la crise globale » de la décennie 1990 en Russie.
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