Photo Anduze traveller sur Flickr
Deux incidents mortels ont relancé la polémique sur la qualité des soins dans les hôpitaux et les responsabilités du personnel hospitalier français. L'infirmier blogueur William Rejault
dénonce sur Les Observateurs les insuffisances du système de santé français et interpelle la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot : "Le manque de personnel, sur lequel on peut ironiser
tant qu'on veut, est pourtant réel".
Le 24 décembre, une infirmière parisienne aurait causé la mort d'un enfant de trois ans en
administrant par erreur une perfusion de chlorure de magnésium au lieu d'un sérum glucosé destiné à le réhydrater. Lundi, un patient de 56 ans est décédé faute d'avoir été hospitalisé dans
un service de réanimation à temps. L'Association des médecins urgentistes de France impute ces décès aux manques de personnel et de moyen. Un constat repris par le Parti socialiste qui
demande au gouvernement de dégager des moyens supplémentaires pour les hôpitaux publics. Un porte-parole de l'UMP a quant à lui rétorqué que "notre pays a les dépenses de santé par tête
d'habitant parmi les plus élevées du monde" (AFP).
"Comment en arrive-t-on à commettre une erreur alors que nous avons la responsabilité d'une vie humaine entre les mains ?"
William Rejault, infirmier, est auteur de "Quel beau métier vous faites" (Editions Privé).
Oui, c'est bien connu, les erreurs, ça n'arrive qu'aux autres. Je lis avec effroi ça et là certaines réactions outragées des usagers de l'hôpital (dans le temps, on les appelait des
patients) qui crient au scandale. Ils ont raison, un enfant est mort, à la suite d'une erreur et c'est inacceptable.
Mais devant tout comportement humain qui dévie, il faut se poser les bonnes questions pour tâcher de ne pas reproduire deux fois un même drame. Je me souviens encore de ce médecin qui m'avait
arrêté à la dernière seconde alors que j'allais injecter le mauvais produit à un patient. J'étais effondré de m'être trompé. Je jurais à n'en plus finir que plus jamais cela ne se reproduirait,
plus jamais ! Il m'avait souri, tristement : "Si tu jures que tu ne te tromperas plus jamais, tu commets de nouveau une erreur. Nous sommes faillibles, le risque zéro n'existera jamais : il nous
faut travailler encore et toujours sur les circonstances qui nous poussent à nous tromper."
Comment en arrive-t-on à commettre une erreur alors que nous avons la responsabilité d'une vie humaine entre les mains ? Comment l'impossible devient soudainement possibilité, dans certains
services, voire même possibilité inéluctable dans d'autres que nous ne nommerons pas ? Florilège de facteurs risques. Le "fameux" manque de personnel. Je mets des guillemets à "fameux" car la
ministre a eu tôt fait de pointer que le nombre de soignants était plus que satisfaisant dans ce service. Incroyable de tomber sur le seul hôpital du pays qui ne tourne pas à flux tendu, en
sous-effectif et à moitié fermé par manque de bras formés et volontaires ! Le manque de personnel, sur lequel on peut ironiser tant qu'on veut, est pourtant réel : les soignants ne veulent et ne
peuvent plus travailler dans ces conditions dégradées. Ils fuient pour ne pas revenir. Le savoir se dilue, lorsqu'il existe encore.
Les problèmes sociaux envahissent l'hôpital : la violence urbaine, la misère et sa cohorte de malheureux poussent les portes des urgences et envahissent plus ou moins discrètement l'univers des
soignants, auparavant habitués à régner en maîtres chez eux. Le ton monte, la confiance disparaît : on se menace, on se frappe, on parle de procédures. Difficile de se concentrer lorsqu'on
travaille la peur au ventre, tout simplement.
Abondance de traçabilité, de procédures, de protocoles : paradoxalement, tous les systèmes mis en œuvre pour sécuriser les processus de soins ont alourdi les tâches et dévient les soignants de
leur rôle propre. Ceux-ci doivent passer plus de temps dans des problèmes annexes (données complexes à rentrer dans un logiciel, par exemple) et réduisent leur temps de soin effectif. Pire,
l'échange humain se réduisant peu à peu, les indications orales qui permettait autrefois de progresser vers des comportements professionnels plus adaptés disparaissent aussi : le donneur d'ordre
libelle sa prescription et s'en va, l'exécutant la déchiffre et l'applique, avant de passer à autre chose. En cas de souci, on ne se parle plus, on vérifie qui a signé quoi à quelle heure.
Si les personnels soignants sont prêts aujourd'hui à travailler sur les causes du problème, qu'en est-il de nos décideurs ? La gestion en "mode risque calculé" est déjà en œuvre à l'hôpital
psychiatrique, dont plus de la moitié des lits ont été fermés en dix ans : pour un schizophrène assassin, combien se tiennent sagement, dans la rue ? Enormément. Alors que peut-on attendre des
années à venir pour nos hôpitaux publics ? Pour une infirmière commettant un homicide involontaire, combien se tiendront sagement, en service ? Enormément, espère la ministre. Croisons les doigts,
madame."
Par http://observers.france24.com/fr/
Mercredi 31 décembre 2008
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Publié dans : Santé
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