Acte I, les socialistes jouent au chat et à la souris
Alors que tous les journalistes attendant les membres de la commission de récolement devant le siège du PS, rue de Solferino à Paris, comme ils l’avaient fait la veille, les socialistes eux se sont discrètement organisés pour se retrouver salle de la Mutualité. Oh les filous… Il est 14h ce mardi, dans le Vème arrondissement de Paris. Christophe Borgel, proche de Martine Aubry interpelle David Assouline, lieutenant de Ségolène Royal, dans la rue et lui lance, en plaisantant : « alors, vous êtes venues avec des preuves [des cas de triches avancés] ? J’espère que vous avez quelque chose. Nous, on a tout ». Sourire poli d’Assouline. Les partisans de Ségolène Royal qui avaient appelé à manifester devant le siège du PS se font discrets, tant rue de Solferino que devant la Mutualité.
Martine Aubry arrive à son tour, accompagnée du député François Lamy, mais ne fait aucune déclaration. « On va tout faire pour que tout ça ne dure pas très longtemps ce soir », confie son ami Lamy. « Depuis quatre jours, certains crient à la triche sans apporter une seule preuve. Dès qu’ils auront fini de dire que nous sommes des tricheurs et des mal-faisants, on va peut-être pouvoir passer à autre chose de plus sérieux et se mettre à travauller ». Avant d’ajouter, amer : « il ne suffit pas de dire qu’il y a eu fraude pour qu’il y ait vraiment fraude. Encore faut-il le prouver ». Il est 16h. Toujours aucun ségoléniste à l’horizon. Mais Lamy lance : « sérénitude »… en référence au terme de « bravitude » que Ségolène Royal avait utilisé lors de son dernier voyage en Chine, le 6 janvier 2007. Lamy : « Il faut bien avancer de nouveaux mots, non ? »
Acte II, le bal des prétendants
Que trouve-t-on derrière un socialiste ? Un autre socialiste mais si possible d’un courant opposé : Manuel Valls ou Jean-Noël Guérini pour le camp Royal ; Pierre Moscovici, Pierre Mauroy pour le camp Aubry. Les badauds sont de plus en plus nombreux dans la rue pour savoir qui se cache derrière les murs de caméras. Il est 17h. Salle de la mutualité, les militants des quatre motions arrivées en tête au soir du 6 novembre se réunissent pour déterminer s’ils valident ou non le rapport de la commission de récolement. Les travaux de cette instance ne sont pas rendus publiques mais les portables des journalistes vibrent en cœur.
Un petit SMS très clair s’inscrit : « 102 voix pour Martine Aubry ». Jean-Louis Bianco, un des membres de la garde rapprochée de Ségolène Royal, se dit certain qu’à la fin « le bon sens finira par l’emporter » et se prononce « vu le peu de voix d’écarts et le nombre de contestations, pour un nouveau vote des militants ». François Hollande, Premier secrétaire pour encore deux petites heures, appelle au rassemblement du parti et lâche : « la vie du PS n’est pas à lier aux tribunaux ». Petite pique au camp Royal qui avait menacé de saisir la justice, si ses contestations n’étaient pas entendues par les instances du parti..
Quelques minutes plus tard, c’est au tour de Pierre Moscovici, qui avait signé la motion Delanoë et qui n’a pas tenu à dévoiler pour quelle « Première secrétaire » il avait voté, de s’adresser aux journalistes : « on ne saura jamais vraiment qui l’a emporté. Même si les résultats sont proclamés ce soir, il y aura toujours des soupçons ». Un avenir rose en perspective… Au même moment, salle de la mutualité, se tient au deuxième étage une réunion consacrée à la pêche. Au PS, on fait plutôt dans l’animalier : éléphants, gazelles et louveteaux.
Acte III, le PS compte ses voix avec des bouts de ficelles
Le conseil national présente le rapport de la commission de récolement. Attention, pas de blagues, ce n’est pas le moment de s’emmêler les pinceaux. 18h30, salle pleine, caméras et micros interdits. « Martine Aubry, 67 451 voix. Ségolène Royal, 67 349 voix. » Les membres du conseil national sont appelés à voter pour ou contre le rapport de la commission de récolement qui s’est donc prononcée sur une avance de 102 voix pour la maire de Lille. Un premier résultat après le scrutin ne lui avait pourtant donné que 42 points de plus que sa rivale.
19h. Au sous-sol de la « Mutu », la scène est surréaliste. Les socialistes votent à main levée avec leur badge de couleur rouge, des scrutateurs les comptant un à un en passant dans les rangs. Mais ce n’est pas comme s’ils étaient une dizaine. Ils sont environs deux cents à s’être déplacés pour départager Aubry de Royal. Silence dans la salle. C’est maintenant au tour de ceux qui s’opposent au rapport de la commission - les pro-Royal - de voter. Rebelote. On recompte. Les minutes s’écoulent, on attend le verdict. « 102 voix », hurle un militant. Rires dans la salle, l’atmosphère se détend un peu. Un miracle en ce moment au PS…
Le verdict est enfin rendu, il est 19h20. Pour l’adoption du rapport et donc la confirmation de l’élection d’Aubry : 159 voix. Contre : 76. Abstention : 2. Martine Aubry est la première femme à être élue à la tête du PS. Ovation debout de la plupart des membres du Conseil. La nouvelle chef du PS monte à la tribune et d’une voix émue, déclare : « Je dis à la droite, riez encore quelques jours car dès la semaine prochaine le parti socialiste est de retour dans la proposition ». Sauf qu’au passage, elle commet un petit lapsus : « nous réunirons le bureau national le 6 décembre. François [Hollande], tu avais annoncé une date [29 novembre], je la change. Mais tu le sais, nous en avons parlé ensemble ce matin ». Pourtant ce même mardi matin, la commission de récolement n’avait pas rendu son rapport. Officiellement, Aubry n’était donc pas confirmé au poste de Premier secrétaire. Manifestement, cela n’avait pas l’empéchée de commencer à prendre les choses en main au sein du parti… À la tribune, elle assure Ségolène Royal que « ses amis auront toute leur place dans l’équipe » qu’elle mettra en place. Quand elle descend de l’estrade, les deux (ex)-rivales s’embrassent. Fra-ter-ni-té !
Acte IV, Royal invente l’opposition majoritaire
Accompagnée de Marylise Lebranchu, ex-garde des Sceaux de Lionel Jospin, et d’Harlem Désir, un des lieutenants de Bertrand Delanoë, Martine Aubry s’installe devant les journalistes, une nuée d’objectif photos, caméras et autres téléphones portables. Elle redit sa volonté de réunir tous les courants du parti socialiste, de l’ancrer à gauche et de le remettre en ordre de marche. Aubry, lucide, ajoute : « nous n’avons pas donné le meilleur de nous ces derniers jours ». Si peu… Dans ce contexte, un seul programme de travail pour la nouvelle direction : « Rassemblement, renouveau, travail, renaissance ».
Cinq minutes après le départ d’Aubry, Royal fait son entrée devant les mêmes journalistes et entourée de sa garde rapprochée : David Assouline, Vincent Peillon, Manuel Valls, Gaëtan Gorce… L’ex-candidate à la présidentielle arbore un grand sourire qui rappelle fort celui qu’elle avait au soir du 6 mai 2007. Les termes sont d’ailleurs assez proches. Hier soir, elle a déclaré : « nous avons mené une très belle bataille pour la transformation du PS et cette bataille continue. C’est un socle sur lequel nous allons continué à travailler avec les réseaux qui sont les nôtres ». Il y a un an et demi, elle affirmait : « j’ai engagé un renouvellement de la vie politique et de ses méthodes. Ce que nous avons commencé ensemble, nous allons le continuer ensemble. Quelque chose s’est levé et ne s’arrêtera pas ». En clair : Royal, comme après la présidentielle, ne compte pas disparaître du paysage politique et encore moins de la vie des socialistes.
Face aux journalistes vers 20h ce mardi, la présidente de Poitou-Charentes ajoute : « Nous avons réussi à convaincre la moitié et peut-être un peu plus du PS. Aujourd’hui, l’heure est à l’unité et au rassemblement. Nous allons nous organiser pour apporter notre énergie au parti ». Et dans un grand sourire, elle souligne qu’à « chaque fois que la nouvelle direction n’ira pas dans le sens de nos convictions, nous essaierons de la convaincre ». Ses deux lieutenants, Manuel Valls et Vincent Peillon, se retournent sur elle, avant d’exploser de rire, manifestement admiratifs du coup de provoc’. Au moins, les autres sont prévenus. Comme l’explique Gaëtan Gorce, proche de Royal :« il y a une opposition au sein du parti qui paradoxalement a une majorité de voix. C’est une opposition majoritaire… on a inventé le système ». Les pro-Aubry vont sûrement adorer !
Acte V, et la justice dans tout ça ?
Et finalement, le Vème acte de la pièce rose se finira-t-il devant les tribunaux ? La réponse n’est pas facile à obtenir puisque les pro-Royal ne sont plus très clairs quant à leur volonté ou non de saisir la justice… malgré ce qu’ils avaient annoncé depuis plusieurs jours. Si Manuel Valls réaffirme que « les tribunaux seront saisis », David Assouline préfère ne pas se prononcer avant qu’une décision soit prise collectivement et Gaëtan Gorce affirme qu’il y est opposé. Quant à Jean-Pierre Mignard, il insiste sur la « fragilité du parti » et le souci des pro-Royal de ne pas l’affaiblir encore plus. Najat Belkacem, elle, précise qu’on ne peut pas empêcher les militants socialistes de saisir les tribunaux. Manière de se défausser pour ne pas aller jusqu’au bout ? Réponse dans quelques jours à n’en pas douter…
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