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Lettre ouverte à Monsieur le Premier Ministre sur le temps de travail des cadres




Par  Vinrouge - http://www.agoravox.fr/



Monsieur le Premier Ministre,

Alors qu’une très modeste mobilisation s’opère contre la loi régissant le temps de travail des cadres et des salariés au forfait, je vous adresse ce court plaidoyer contre un dispositif inutile et injuste qui fait peser un risque majeur au pays.

Cette loi n’apportera aucune amélioration dans le fonctionnement des entreprises. Les cadres et leurs employeurs utilisent les jours de congés comme un «  levier de flexibilit頠», les employeurs imposant par exemple des congés en prévision de périodes creuses. Les jours de congés correspondant à l’ARTT étant d’ores et déjà utilisés comme un tampon permettant d’absorber les surcharges de travail, les cadres ne profitent pas de l’ensemble des jours de congés dont ils bénéficient. Mais quand bien même ils en profiteraient, de nombreuses études démontrent que la productivité horaire des cadres français est parmi les meilleures du monde  : il me semble que ceci s’explique par le fait qu’ils consacrent à l’exercice de leur profession une durée supérieure à celle utilisée pour ce calcul, en ayant à l’esprit qu’ils pourront se reposer de cette surcharge lors de leurs nombreux congés. Lors des prochaines négociations sur le temps de travail, les cadres auront beau jeu d’exiger une réduction de leur temps de travail hebdomadaire, réduisant par là même le taux de productivité  ! Une idée pragmatique (et dépourvue de toute idéologie) aurait été d’harmoniser les conditions de rémunération des jours de congés non utilisés en fin d’année et/ou en fin de contrat, avec un éventuel plafond, laissant ainsi la liberté à chacun d’arbitrer entre rémunération et temps de travail.

Il est également illusoire de penser que cette mesure va favoriser significativement le pouvoir d’achat. En effet, pour un cadre travaillant aujourd’hui 217 jours par an – comme c’est par exemple le cas des très nombreux cadres travaillant sous la convention Syntec –, le passage à 235 jours représentera une augmentation de 0,7% seulement (alors que le temps de travail et le chiffre d’affaires rapporté à l’employé de l’entreprise augmentent, eux, de près de 8%, mais je reviendrai aux aspects injustes de cette loi ultérieurement). L’application du passage aux 35 heures s’étant accompagnée d’une modération salariale, une si faible augmentation est bien un symbole de régression par rapport à la situation précédant l’entrée en vigueur de ce dispositif. M. Bertrand a en partie raison quand il dit que personne ne vit avec un pistolet sur la tempe, mais c’est méconnaître la les conditions réelles du dialogue employeur-employé  : il n’a jamais dû entendre de phrases telles que «  ne te plains pas, tu devrais être content d’avoir du travail  Â», ou le hit du moment : «  tu sais, en Inde, on trouve d’excellents comptables/ingénieurs/informaticiens/etc. qui font le même travail que toi pour 10 fois moins cher  Â». Aussi, me semble-t-il certain que l’augmentation salariale contrainte de 0,7% ne viendra pas s’ajouter à une augmentation initialement prévue, mais en remplacera une partie.

Ce dispositif paraît également profondément cynique et injuste (pourquoi sinon la faire adopter au mois de juillet, la nuit, et dans une période précédant  la bien plus médiatisée adoption de la réforme des institutions  ?). Les cadres n’étant pas syndiqués, et n’ayant pas pour habitude de manifester, le gouvernement ne s’expose pas à un risque de mouvements sociaux d’envergure  ! Cette population, et plus généralement les classes moyennes intermédiaires et supérieures, est pourtant celle qui permet à la France de garder la tête hors de l’eau. Elle est suffisamment aisée pour ne pas demander d’aides aujourd’hui attribuées aux catégories les plus défavorisées, et pour pouvoir continuer à consommer, mais ne l’est pas suffisamment pour bénéficier de niches ou de «  boucliers  Â» fiscaux. Ainsi, cette loi ne s’attaque ni aux «  grands patrons  Â», qui ont adopté le «  exploiter plus pour gagner plus  Â», ni aux financiers, qui ont adopté le «  mettre sur la paille plus pour des bonus en plus  Â», ni aux salariés des services publics, qui en sont eux à «  râler plus pour glander plus  Â».

            Enfin, il me semble qu’un tel dispositif fait courir à la Nation un risque stratégique. D’une part, en aliénant à la droite une partie de son électorat, le risque de voir revenir au gouvernement des personnes qui seront au mieux inutiles, est très important. D’autre part, en considérant mon cas personnel, lorsque, tout jeune diplômé, j’avais le choix entre rester en France et partir en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, j’avais préféré rester en France où l’équilibre entre le travail, la rémunération et le temps libre est meilleur. La même réflexion a poussé de nombreuses personnes à rester, voire à revenir en France. Demain, dès que cette loi sera appliquée, l’arbitrage sera très simple (rester en France ou partir ailleurs pour travailler autant mais gagner plus) et poussera les personnes dotées de compétences mondialement recherchées (comme par exemple certains ingénieurs) à quitter le pays.

            Je pourrais évoquer aussi par exemple l’impact sur l’industrie du tourisme, ou sur l’installation sur notre territoire de multinationales étrangères attirées par cet équilibre précédemment mentionné.

            Si vous cherchiez un symbole, vous auriez pu commencer par un autre. Par exemple, faire varier l’IS pour les entreprises cotées avec les dividendes versés aux actionnaires (l’Etat étant bien un actionnaire indirect de toutes les entreprises installées sur son sol par les facilités, les subventions et les infrastructures offertes). 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma très haute considération.

Jeudi 24 juillet 2008
- Publié dans : Observation Politique
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