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Betancourt libère Sarkozy



 Par Lilian Massoulier - http://www.agoravox.fr/




Avant les grands départs en vacances, il fallait bien à notre immense président un peu d’air pour se donner du bon temps, avant la sortie du disque de Madame et les agapes syriennes du 14 juillet prochain. C’est de la jungle colombienne qu’est venue l’éclaircie : après six ans de placard, tel un Gérard Leclerc ressuscité, Ingrid Betancourt est revenue à la liberté.

On critique bien Nicolas Sarkozy, et souvent on a tort. Le pataquès lié au visionnage multiple de la petite séquence vidéo de France 3, montrant un chef de l’Etat somme toute décontracté, vachard et nerveux comme au meilleur temps, est un pataquès pour le moins disproportionné. N’en déplaise à Rue89, qui fait de l’anti-Sarkozy comme d’autres des équipes de France de football, ces images d’avant débat, plus ou moins volées, ne montrent pas un président agressif, cynique et tendu, mais bien plutôt un Sarkozy aux traits plutôt relâchés, aux tics traditionnels, la langue bien pendue, certes, mais qui ne s’offusque que du très normal : qu’un technicien ne lui dise pas bonjour, que c’est pas normal, que dans le service public on se doit, bien évidemment, comme partout ailleurs de saluer les hauts dignitaires, que c’est une question d’éducation. Royal n’aurait pas dit autre chose, Bayrou aurait peut-être sorti la boîte à gifles. Pas de quoi s’énerver du stylo ou du clavier, pas plus quand Sarkozy assure que « ça va changer » à France Télévisions, puisqu’on sait depuis plusieurs jours que l’Elysée, qui n’avait pas grand-chose à faire, avait décidé de s’occuper entre autres du choix des invités dans Le Grand Cabaret de Patrick Sébastien. Il va donc bien y avoir du changement, vu surtout que De Carolis lui-même, jusque-là très carpette, a choisi de partir en beauté en s’opposant tristement à son nouveau patron. Pas de quoi non plus, enfin, fouetter le chat de Jean-François Kahn, sur le « T’es resté combien de temps au placard ? » adressé à Gérard Leclerc, qui le prend d’ailleurs pour ce que c’est, à savoir une boutade. Non vraiment, dans un sens comme à l’envers, le show Sarko sur France 3, images volées ou non, n’avait rien de très remarquable, et surtout rien de choquant.

On critique bien Nicolas Sarkozy, et parfois on a raison. Quand il décide de choisir lui-même le président de France Télévisions, c’est une connerie, quand il met fin au contrat à vie de PPDA parce qu’il l’a traité de « petit garçon », c’est aussi une connerie. C’est surtout transformer d’un coup d’un seul PPDA en un grand journaliste « indépendant », « censuré par le pouvoir en place », un « professionnel qui ne subissait aucune pression ». C’est là où Sarkozy déçoit : dans son art de faire de personnages secondaires des héros. Sa femme elle-même, chanteuse moyenne, limite atone, mannequin froid, mais première dame élégante (elle n’a pas de mal, vu la concurrence) est un personnage secondaire, n’en déplaise à Laurent Joffrin, condamné par des tirages faibles et un actionnaire fortuné à servir la soupe à Carla, en avalant principes et dignité. Sarkozy parfois en fait trop, ou trop mal, trop d’à peu près, trop de précipitation. Mais si Sarkozy énerve et irrite parfois, à juste titre, ce n’est pas l’homme en lui-même, mais plutôt le personnage qui irrite, cet homme perpétuel sujet de livres inépuisables, inépuisable sujet de livres perpétuels : que le journaliste qui n’a pas encore pondu son petit bréviaire anti ou pro-Sarko se lève et s’en aille, ou se taise à jamais. Ce qui agace le plus chez Sarko, ce sont ceux qui en parlent sans cesse. Comme si on ne pouvait pas ne pas en parler. Une sorte d’homme « nécessaire » : qui ne peut pas ne pas être.

Et ce n’est pas fini. Parce qu’hier soir, en pleine montée du prix du baril, en plein marasme moral, en plein début de soldes tristounets, en plein effondrement des ménages, la plus célèbre des députées colombiennes a choisi de sortir des arbres, de la jungle et de sa maigreur : Ingrid Betancourt est libre. Comme l’air. Comme le prix du pétrole. Comme Raymond Domenech, peut-être. Comme une balle réelle à Carcassonne. Comme Max. Libre de manger, de boire, de rire et de dormir, et libre de dire combien elle remercie le président Sarkozy de tous ses efforts. Ingrid libre, enfin, et Sarkozy libre, encore. Libre de se gargariser, de s’enjoliver, de monter sur ses ergots courts, mais acérés, lui le président de l’Europe volontariste, têtu et convaincu qu’on peut arriver à tout avec juste de l’énergie et de l’espoir : réduire le chômage, réduire les étrangers, réduire les différences, réduire les inégalités, réduire le dopage dans le Tour de France ou l’excès d’alcool dans la jeunesse. Réduire le surpoids ou la déprime, les dépendances et les fractures. Homme de petite taille, le président vise à raccourcir les problèmes, une façon comme une autre de se grandir. Energique, volontaire et habile, Sarkozy sait que gouverner c’est d’abord apparaître, ensuite paraître, et enfin disparaître. Que dans ce chemin-là, plus forts sont les symboles, plus solide est l’image. Et en matière d’image et de symbole, rien ne vaut une libération d’otage. Qu’il soit du Liban ou d’ailleurs, femme ou homme, journaliste ou politique, l’otage est ce qui se fait de mieux en termes de récupération politicienne, quand il se libère bien sûr. Ça gomme bien des mauvais sondages.

Or, en termes d’otages aujourd’hui, qui de mieux qu’Ingrid Betancourt ? Une sorte de Rolex de l’otage, cette Ingrid-là, tour à tour donnée comme libérée, puis perdue, puis malade, puis à nouveau perdue, pour enfin paraître à l’air libre, hier soir. Betancourt libérée, c’est un peu comme si la présidentielle recommençait pour Sarkozy : une soudaine grosse vague de joie, de triomphe et d’amour sur laquelle surfer quelques mois au moins. Dès l’Elysée hier, avec les enfants et sans chichi, avec Kouchner, mais sans Carla, on assistait au début d’une entreprise de récupération de l’événement très maîtrisée, avec ce savant dosage qui permet de ne pas trop se faire gauler tout en récupérant quand même l’essentiel des dividendes. Il pouvait remercier Uribe, l’Espagne et même la Suisse, il pouvait sourire, passer le micro et citer Renaud dans les remerciements, soudain c’est comme si tout, à nouveau, redevenait possible, pour Sarkozy. Si tout soudain, se retrouvait de bleu vêtu, couleur UMP. Les louanges allaient soudain recommencer à se tresser, sans fin, sur la tête de notre bouillant monarque élu. Et tant de remerciements, tant d’hommage, et tant de triomphe en lui, faussement modeste, soudain convaincu que personne n’oserait désormais lui reprocher, du moins pour l’été, de nouvelles vacances sur quelque yacht fatal, ou l’annonce à peine secrète d’une naissance à venir.

Betancourt hors jungle, c’est bien Sarkozy qui jubile, de nouveau libre de pérorer, de nouveau super-héros, de nouveau invincible. Son sourire en coin d’hier soir en disait long sur le plaisir qu’il éprouvait d’avoir déjouer bien des pronostics, d’avoir réussi là où nombre de ses prédécesseurs s’étaient cassé les dents. Le plaisir d’être à nouveau, un soir au moins, l’homme de l’impossible.

Jeudi 3 juillet 2008
- Publié dans : Observation Politique
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