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La gifle du collège de Berlaimont : ces témoignages d’élèves que l’on retient ou non selon son bon plaisir...




Par 
Paul Villach  - http://www.agoravox.fr/





Le procès du professeur du collège de Berlaimont accusé d’avoir giflé un élève qui l’avait traité de « connard », le 28 janvier dernier, a enfin eu lieu, mercredi 25 juin 2008, devant le tribunal correctionnel d’Avesnes-sur-Helpe (Nord). Et c’est tant mieux. Car, dans un premier temps, il avait été question d’un « plaider coupable » confidentiel qui aurait empêché de faire toute la lumière sur cette affaire. Les représentations que donnent de l’audience les médias traditionnels – Le Monde, Le Figaro, Libération, etc. – se recoupent, voire se copient.


Un procureur violemment accusateur

À les en croire, le professeur n’aurait pas été à la fête. Comme c’est la règle du jeu devant un tribunal, il faut s’attendre à tout entendre. Le procureur - qui avait déjà, en cours d’enquête, pris de singulières libertés avec la présomption d’innocence sans être inquiété le moins du monde - aurait, selon ces journaux, singulièrement éreinté l’accusé, lui reprochant non pas une simple gifle, mais « un déferlement de violence » outrepassant à l’évidence son droit de correction : il aurait jeté par terre les affaires de l’élève qui ne les avait pas rangées, et poussé l’élève contre la porte de la classe après une réaction de mépris de sa part ; c’est là qu’il l’aurait giflé après avoir été traité de « connard  » ; il l’aurait enfin traîné en pleurs jusqu’au bureau, exigeant de lui qu’il écrive une lettre d’excuses et qu’il la lise devant la classe. Il aurait alors déclaré que l’incident était clos et qu’on n’en parlait plus.

Voilà donc ce qui a été jugé nécessaire de soumettre au tribunal correctionnel, sur plainte du père, gendarme de profession, et après que rectorat et ministre se fussent prononcés hâtivement sans trop d’égards pour la présomption d’innocence du professeur au point que le Premier ministre a jugé bon de lui apporter son soutien et trouvé un peu légère la sanction de trois jours d’exclusion infligée à l’élève qui avait injurié son professeur. (1)

Le seul témoignage des élèves

Le procès public a le mérite de révéler sur quels témoignages les faits ont pu être reconstitués. On le supposait, mais c’est désormais établi. N’ont assisté à l’incident que le professeur, l’élève et ses camarades. Les versions s’accordent sur le déroulement des faits. Elles diffèrent seulement sur leur intensité. Or, tout le problème est là : le droit de correction légitime reconnu par une jurisprudence centenaire – oubliée des médias – implique de la mesure dans son usage.

Le procureur – peut mesuré lui-même, a-t-on déjà dit, dans la violation de la présomption d’innocence pendant l’enquête – a donc soutenu, pour requérir une condamnation de 800 euros, qu’il ne s’agissait pas seulement d’une gifle, mais d’une « scène de violence » avec « une volonté d’humiliation  ». Or, cette version ne s’appuie pas sur les aveux du professeur qui prétend « avoir réagi en père de famille », faisant valoir d’ailleurs un passé irréprochable non contesté. Elle tire argument seulement des témoignages des élèves présents. Selon eux, leur camarade n’aurait pas été poussé contre la porte, mais « balancé » ; il n’aurait pas non plus « (été accompagné) fermement  » jusqu’au bureau, mais « traîné à travers toute la classe  ».
Or, que valent ces témoignages d’élèves ? Quel sens donner à « balancé » et « traîné » quand on sait que le langage d’élève n’affectionne pas particulièrement l’euphémisme ? Une telle violence n’aurait-elle pas au moins laissé des traces ?

Quelles preuves apparentes d’un prétendu « déchaînement de violence » ?

Or, sauf erreur, l’élève et ses parents n’ont produit aucun certificat médical établissant une incapacité temporaire de travail, voire des coups et blessures. C’est en général la pièce que s’emploient à obtenir d’un médecin ceux qui prétendent avoir été agressés pour justifier leur plainte. On peut donc en déduire que “le déchaînement de violence”, allégué par le procureur qui se fie à la parole des élèves, n’a laissé aucune trace physique cliniquement détectable. Or, Dieu sait si parfois des certificats sont attentifs à relever des ecchymoses ou hématomes que le patient attribue aux coups reçus, selon le langage prudent des médecins.

Quant à « la volonté d’humiliation  » diagnostiquée par le procureur, est-ce de l’exigence d’excuses devant la classe qu’il la déduit ? Une injure a été proférée devant elle. Les excuses ne doivent-elles pas être formulées dans les mêmes conditions ? Où est l’humiliation, sauf à estimer que toute réparation d’une faute est une humiliation ?

On reste estomaqué tout de même de voir qu’un simple problème disciplinaire, devenu banal aujourd’hui, n’a pu être traité sereinement par le collège lui-même. Sans doute est-ce le symptôme d’une impéritie de l’institution. Le procureur a cru bon, en effet, pour enfoncer le professeur, de rappeler qu’à Berlaimont, il ne s’agissait pas d’« une classe de 40 élèves de terminale (comme) à Bobigny qui ont de 17 à 20 ans et mesurent 1,90 m et qui s’en prennent à une jeune professeur qui vient d’obtenir son Capes  ». Ne s’est-il pas rendu compte que c’était, au contraire, l’institution qu’il accablait ainsi pour avoir été incapable de résoudre en interne un conflit aussi ordinaire dans un collège sans problèmes apparents ?

Une autre affaire d’injures

Car - qu’on se le dise, ! - l’institution sait très bien s’y prendre quand elle le veut. Récemment, en décembre 2006, le tribunal administratif de Nîmes a eu ainsi à connaître d’un refus de protection statutaire envers un professeur qui avait été, en juin 2003, injurié en son absence par un autre professeur.

Au début d’un cours, l’individu, prof de maths, avait littéralement agoni un élève en termes orduriers sans même que cet élève ait dit quoi que ce soit : « Vous ne vous prenez pas pour une merde ! avait-t-il explosé. Mais c’est peut-être vous la merde ! Et le professeur que vous avez pour modèle, soi- disant parce qu’il écrit des livres, vous laissera tomber quand vous, vous en aurez besoin, peut-être !  » Il ne fallait pas, fulminait-il encore, que lui et les autres élèves se fissent d’illusions ! C’était bien simple, l’élève était atteint de « paranoïa » et de « schizophrénie », tout comme le professeur qu’il prenait pour modèle ! Certes, l’individu ne livrait aucun nom, mais la référence à l’écriture de livres n’avait laissé aucun doute aux élèves. Ce genre de prof ne courait pas les couloirs du collège !

En conseil de classe, quelques jours après l’incident, la mère de l’élève agressé, qui était déléguée FCPE, interpellait d’entrée le principal en présence du prof de maths : était-il normal qu’un professeur traitât un élève de la sorte ? Elle précisait qu’avant le conseil, elle avait rencontré l’intéressé avec son mari. Il n’avait pas nié les faits. Au contraire, il les avait même revendiqués pour donner, avait-t-il dit, « une leçon d’humilité » à son fils. Quant aux termes psychiatriques de « paranoïa » et de « schizophrénie » qu’il avait employés, il en avait justifié l’usage car, avait-il clamé haut et fort – sans rire –, il était « docteur en psychologie » (sic) !

« Un échange sibyllin » : les témoignages d’élèves et de parents écartés

Le principal s’était emporté, interrompant la mère : tout cela, c’était du vent ! Rien que du vent ! Il avait menacé de lever la séance. Après le conseil, le professeur injurié avait demandé au principal ce qu’il comptait faire. « Rien ! » avait-il répondu ! C’était « une affaire privée  » qui ne regardait pas l’institution ! Une affaire privée, des injures proférées par un professeur dans une salle de classe devant tous les élèves ?

Le professeur avait donc saisi le recteur d’une demande de protection statutaire contre cette attaque à l’occasion de ses fonctions. Entre-temps, le professeur agresseur avait cru devoir, par prudence et sur conseil sans doute, lui glisser un petit mot griffonné sur une page arrachée à un cahier, pour l’assurer qu’il n’était pas concerné par l’incident et que l’élève n’avait strictement rien compris. C’était pourtant un élève brillant et ses camarades avaient confirmé son témoignage.

La réponse du recteur avait repris la version de l’agresseur et soutenu qu’il ne s’agissait que d’« un échange sibyllin » entre le professeur et l’élève qui n’avait vraiment rien compris. Le ministre, saisi à son tour, avait prétexté le même «  échange sibyllin » pour nier toute agression et refuser toute protection statutaire.

Un tribunal administratif aveugle

Quant au tribunal administratif, il avait rejeté le recours trois ans et demi plus tard, au motif qu’« il n’(était) pas établi que les injures ou outrages mentionnés par (le requérant), s’ils (étaient) susceptibles de viser sa personne même si aucun nom n’(avait) été cité, l’(avaient) visé en raison de sa qualité, de ses activités ou de son comportement ; que dès lors ses fonctions pédagogiques ou son comportement professionnel n’y (étaient) pas dénigrés ; qu’ainsi, en l’absence de tout lien entre ces propos et le service, le recteur de l’académie de Montpellier puis le ministre étaient fondés à refuser (au requérant) le bénéfice de la protection due aux fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions ».

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Le professeur agresseur n’avait-il pas nommé son collègue par sa seule fonction de « professeur  », et n’avait-il pas dénigré son comportement professionnel en lui imputant gratuitement d’avance un supposé désintérêt et un prétendu manquement à ses obligations dans une situation pédagogique ou éducative qui requerrait attention et investissement professionnels envers ses élèves ? Telle est la justice en France aujourd’hui dont il faut se satisfaire !

On voit, en tout cas, dans ce cas d’espèce, comme il est fait peu de cas par l’administration et la justice administrative du témoignage unanime des élèves et de leurs parents. Certains professeurs jouissent de protections, d’autres non. On peut penser que le professeur de Berlaimont relève de la deuxième catégorie "des professeurs non-protégés" : on a su recueillir minutieusement des témoignages d’élèves pour tenter de le confondre. Qu’en pensera le tribunal ? Il semble qu’il ait choisi déjà la prudence, en renvoyant son jugement au 13 août prochain, veille du week-end du 15 août, quand tous les esprits ne penseront plus qu’aux vacances.

Paul Villach

(1)

-  « Il y a des gifles qui se perdent : le professeur et le droit de correction », Paul Villach, Agoravox, 1er février 2008 ;

-  « Après la gifle du professeur, la claque du Premier ministre !  », Paul Villach, Agoravox, 7 février 2008 ;

-  « L’Instituteur, un sketch hilarant de Jean Dell, pour retrouver la raison dans l’Éducation nationale, si possible... », Paul Villach, Agoravox, 8 février 2008.
Vendredi 27 juin 2008
- Publié dans : Education
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