EXTRAITS
1. L'occident a beau jeu de critiquer la fuite de la valeur vers l'Asie
Quiconque en France, en Europe ou aux Etats-Unis aurait l'idée saugrenue de se passer de produits fabriqués en Chine éprouverait de sérieuses difficultés à vivre au quotidien. Toutefois – et
c'est l'une des grandes fragilités de son économie –, le « made in China » ne signifie pas forcément « made by China » : 65 % des exportations estampillées chinoises sont réalisées par des
sociétés étrangères qui, le plus souvent, fournissent les composants et autres produits intermédiaires. Autrement dit, le territoire chinois sert de plate-forme d'assemblage de produits
parfois conçus ailleurs, et les travailleurs sont utilisés comme des petites mains disciplinées, payées au lance-pierres. Généralement, les groupes étrangers gardent la maîtrise des
technologies de pointe et des circuits de distribution dans les pays occidentaux. Ils tiennent ainsi les deux bouts de la chaîne de valeur qui garantit leurs profits. Certains spécialistes
estiment que, pour 100 euros de marchandises produites sur le territoire chinois, il ne reste que 20 à 25 euros dans le pays. Le reste part dans la poche des donneurs d'ordres.
Pour autant, ce modèle de développement, promu par les dirigeants chinois dans un pays alors replié sur lui-même, sans capitaux disponibles et technologiquement retardataire, n'est pas
immuable.
2. L'inde gagne des places, les occidentaux empochent
A en croire les classiques de l'histoire économique, il existerait une sorte de calendrier immuable du décollage. Toute économie émergente développerait d'abord son industrie au détriment de
l'agriculture, puis son secteur tertiaire. Bousculant ce schéma préétabli, l'Inde est directement passée à la case « services ». Ces derniers ont crû au rythme de 9,1 % l'an, entre 1993 et
2005, et leur poids dans l'économie est passé de 37 % en 1980 à 54,4 % en 2005 (39,9 % pour la Chine). Particularisme local:les services aux entreprises (informatique, télécommunications,
centres d'appels...) ont grimpé bien plus rapidement que ceux destinés aux populations (commerce,restauration). Des « maharajahs de l'informatique », tels Infosys ou Wipro, ont fait leur
apparition. Dans la foulée, des zones ultramodernes ont surgi de terre, tranchant avec le foisonnement chaotique des villes anciennes dont elles sont le prolongement, comme à Bangalore,
célèbre dans le monde entier, à Pune, ou à Gurgaon, dans les environs de New Delhi. Les services représentent 20 % des exportations indiennes, deux fois plus que celles de la Chine.
Toutefois, cette suprématie est toute relative. En valeur absolue, les exportations chinoises de service atteignent 62 milliards de dollars, contre tout juste 40 milliards de dollars pour
l'Inde. Mais c'est encore le contenu qui fait la différence : plus de tourisme et de transports pour Pékin, plus de technologies de l'information et de logiciels pour New Delhi. Avec
l'anglais comme l'une des langues principales – celles en tout cas des personnes formées –, l'Inde est devenue le premier sous-traitant de services au monde pour le compte des
multinationales, notamment britanniques ou américaines. Ces dernières empochent l'essentiel des gains : deux tiers pour les firmes américaines, un tiers pour l'Inde, estime Diana Hochraich,
chercheur associé à l'université de Paris-X.
3. Une minorité de cerveaux, une majorité d'illettrés
Arrivant tout juste derrière Pékin pour le nombre de jeunes en troisième cycle, New Delhi affiche également un haut niveau de formation de ses élites. Une partie d'entre elles passe par les
universités étrangères. Aux Etats-Unis, qui est la première destination, le nombre d'étudiants indiens menant des études supérieures ne cesse d'augmenter (114 000 en 2007). Ils ont même
détrôné les jeunes Chinois (87 050), longtemps en tête des étudiants asiatiques étrangers. En outre, quelque 350 000 jeunes ingénieurs arrivent chaque année sur le marché du travail, formés
essentiellement dans le pays. Seuls 10 % d'entre eux disposeraient d'un diplôme correspondant aux normes occidentales de qualification, selon le cabinet spécialisé McKinsey Global Institute.
C'est sans doute vrai. Toutefois, les performances indiennes dans le domaine des technologies de l'information, ou dans celui de la pharmacie, prouvent que s'est constituée une couche de
chercheurs et de travailleurs très qualifiés – fût-elle minoritaire. Une large fraction de la population, en effet, ignore tout de ces percées. Il ne faut pas oublier que, si le pays atteint
l'excellence pour l'exportation de logiciels, seul un Indien sur cinq a accès à un ordinateur. Pis, l'illettrisme de masse n'est toujours pas éradiqué. C'est le handicap majeur de l'éléphant
asiatique (avec celui de la santé). En effet, quatre Indiens sur dix ne savent ni lire, ni écrire, ni compter (un sur dix en Chine). La situation est encore plus dramatique pour les femmes,
puisque la majorité d'entre elles (52,2 %) est illettrée.
4. Même les chinois en ont marre du bas de gamme chinois
Désormais sont également définis les domaines où les investissements étrangers « ne sont pas les bienvenus », selon la directive conjointe du ministère du Commerce et de la Commission
nationale pour le développement et la réforme (National Development and Reform Commission – NDRC). Depuis le 1er décembre 2007, cette dernière entend sélectionner les «dossiers
d'implantation» des multinationales. Et d'expliquer, non sans perfidie :«Confrontés à un surplus commercial exagéré et à une croissance rapide de nos réserves de change, nous ne pratiquerons
plus une politique d'encouragement global des exportations. » Les résultats ne sont pas assurés. Néanmoins, ces déclarations témoignent de la volonté de changer (un peu) la nature des
investissements, afin de monter en qualité la gamme des productions nationales, et de donner quelques gages (au moins verbaux) aux Occidentaux envahis par les produits «made in China», et
parfois tentés par des mesures protectionnistes.
Chine-Inde, La course du dragon et de l'éléphant, de Martine Bulard, est publié aux éditions Fayard.
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