Depuis deux jours à la radio, les ministres débitent leur leçon : ils mènent un «projet à long terme», «conforme au programme» dans le «camp de la réforme». Marianne2 vous offre la partition de
ce concerto de marketing politique en temps de crise.
A l'école primaire, c'était un jeu de cancres : pendant la récréation, chacun se voyait attribuer un mot - de préférence difficile, comme ornithorynque, potiron ou Marlon Brando - qu'il
devait placer pendant une de ses interventions en cours. Au gouvernement, c'est au contraire devenu un jeu de bons élèves. Chaque fois qu'ils répondent en direct aux questions des
journalistes, les ministres doivent placer des expressions toutes faites et des concepts élaborés par les services de communication de l'Elysée afin de faire passer à l'opinion le message
suivant : «tout va bien, nous maîtrisons la situation.» En jargon de marketing politique, on appelle ça le wording et, entre le dimanche 4 et le lundi
5 mai, pas moins de cinq membres du gouvernement ont récité, au mot près, le petit compliment élyséen pour répondre à la crise de confiance des Français.
Xavier Bertrand sur RTL : premier de la classe en récitation
Argument 1 : Les réformes prennent du temps (environ 5 ans)
Le boulot avait été, il est vrai, largement facilité par les journalistes : le 6 mai (anniversaire de l'élection de Nicolas Sarkozy) approchant, ils n'avaient tous que le mot «bilan» à la
bouche. D'où la réponse unanime des ministres interrogés : «nous avons engagé une action sur le long terme.» Un long terme qui dure… 5 ans, évidemment! Pédagogue sur RTL, lundi matin, Xavier
Bertrand invitait ainsi Jean-Michel Aphatie à imaginer «une maison à construire en 5 ans. Au bout d'un an, ce n'est pas fini.» Plus joueur (tendance
turfiste), Eric Woerth, au Grand rendez-vous Europe 1-TV5 Monde-Le Parisien Aujourd'hui en France, expliquait qu'il faut tenir compte de la
«contrainte de temps» avant d'ajouter que, comme aux courses de chevaux, «il ne faut pas être premier 400 mètres
avant l'arrivée.» Lapidaire, Fillon, interrogé sur France Info lundi matin, soulignait que «le bilan, c'est à la fin du quinquennat.» Et toc
!
Argument 2 : Tout était dans le programme et on applique le programme.
Deuxième grand classique du wording : s'appuyer sur la légitimité tirée des urnes. Chacun des ministres s'est donc fait fort de rappeler que les
réformes «respectent les propositions de campagne», comme le disait Brice Hortefeux sur France Inter lundi matin. Et de s'adosser au «contrat moral» passé avec les Français, comme François Fillon : «nous tenons nos engagements par rapport à l'élection
présidentielle.»
Brice Hortefeux sur France Inter : subtilement conforme au wording de l'Elysée
Argument 3 : Les Français s'impatientent car ils veulent des résultats.
Cet argument-là est une vulgaire reprise du wording du second tour des municipales. Les sondages et autres enquêtes d'opinion largement défavorables au Président et à son action auraient
pourtant de quoi contredire cet optimisme, non? Eh bien non. Pour les membres du gouvernement, c'est évident : ce que cherchent à dire les Français à travers les sondages, c'est «plus vite,
plus fort». C'est «l'impatience face aux résultats», comme l'a si bien dit Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM), invitée du Grand jury RTL. Xavier Bertrand a d'ailleurs enfoncé
le clou : «Le message des Français nous l'entendons : plus vite les résultats».
Et François Fillon d'ajouter : «que les réformes passent mal, ça n'a rien d'anormal, c'est le contraire qui serait étonnant». Car, voyez-vous, selon
le Premier ministre, on a tant attendu pour mettre en oeuvre ces grands changements que désormais le gouvernement fait tout, très vite, d'où des «crispations» - le mot préféré de Fillon lors de son interview sur France Info. Il arrive quand même que les sondages soient favorables aux réformes. C'est le cas
dans le Figaro de lundi, qui publie une enquête d'Opinion way (qui l'eût cru?) où on apprend que les Français trouvent qu'allonger la durée de
cotisation pour les retraites «va dans le bon sens». Alors là, Fillon se décrispe, oubliant au passage combien c'est, selon lui, «anormal»…
François Fillon sur France Info : le Monsieur loyal du cirque de la Réforme
Argument 4 : Il y a maintenant deux camps : les conservateurs et les réformateurs.
Grande nouveauté de l'argumentaire prémâché : les ministres font désormais de l'exégèse de politique politicienne. Chacun d'entre eux nous a offert sa version perso du crédo : «le nouveau
clivage se fait entre les conservateurs et les réformateurs.» Répété quasi-textuellement par Bertrand et Hortefeux, il est plus fleuri dans la bouche d'Eric Woerth : «la grande réussite des socialistes, c'est d'avoir l'immobilisme au coeur de leur combat», s'est permis le ministre du Budget, épinglant notamment Julien Dray. On
pourrait d'ailleurs trouver un parallèle amusant entre ce nouveau slogan et celui qu'ont déniché les jeunes militants de l'UMP Grandes écoles pour commémorer Mai 68 à leur façon :
«40 ans après, la jeunesse qui bouge a changé de camp.» Mais il s'agit, bien sûr, d'une simple coïncidence...
Argument bonus sur les retraites : Le gouvernement ne fait qu'appliquer la réforme de 2003 !
Dernier détail amusant : pressés de se justifier sur la réforme des retraites qui doit amener à 41 le nombre d'annuités de cotisation pour une retraite à plein taux, Xavier Bertrand et
François Fillon ont brandi comme une évidence le fait qu'il ne s'agissait là que de l'application de la réforme de 2003 ! Alors avis aux sondés du Figaro/Opinion Way : les bonnes idées du gouvernement, elles ne sont même pas de lui !
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