Chômage des seniors : l’hypothèse soixante-huitarde ?
Par Léon - http://www.agoravox.fr/
Tout le monde aura compris qu’à moins d’une augmentation du taux d’activité des seniors, l’allongement de la durée des cotisations pour bénéficier d’une retraite à taux plein se traduira nécessairement par une baisse du niveau futur des pensions. Xavier Bertrand peut raconter ce qu’il veut : dans cette affaire, on a tendance à mettre la charrue avant les bœufs. Prétendre « vouloir maintenir le niveau des retraites » en imposant ces 41 annuités de cotisations avant d’avoir réglé la question de l’emploi des seniors, est d’une hypocrisie sans nom.
En effet,
en France, la situation des plus de 55 ans du point de vue de l’emploi est non seulement mauvaise, l’une des pires des pays de l’OCDE, mais elle comporte en outre une bizarrerie : elle n’est
pas le résultat d’un laxisme ou d’une absence de mesures de gouvernements successifs « qui n’auraient rien fait ». De l’instauration de l’APRE au CDD senior, en passant par la
contribution Delalande ou les contrats aidés, des dispositifs nombreux ont été tentés, dont on pourra trouver le détail ici.
En vain. Préretraites, arrêts maladie et incapacités de travail continuent de maintenir l’âge moyen effectif de cessation d’activité en France aux alentours de 58 ans sachant, en outre, qu’il s’agit d’une moyenne qui dissimule des disparités importantes.
Ce qui constitue une vraie énigme, c’est que les mesures de lutte contre l’inactivité des seniors, qui ont donné de bons résultats dans d’autres pays, (réglementations, taxations ou, au contraire, subventions à l’emploi de seniors) se sont révélées largement inefficaces en France, le symbole de cet échec étant incontestablement les malheureux 25 CDD seniors signés depuis leur mise en place par le gouvernement Villepin... Certes depuis 2000 la situation s’est améliorée, mais elle reste inférieure à la moyenne de l’OCDE et très inférieure aux principaux pays développés.
Une comparaison avec les dispositifs mis en place dans les pays qui ont le meilleur taux d’emploi des seniors (Suède, notamment) montre que le seul point où la comparaison est vraiment défavorable à la France concerne la formation professionnelle continue. Certes, de l’avis de tout le monde, à gauche comme à droite, il y a du ménage à faire dans ce domaine, mais des enquêtes concordantes montrent que c’est un argument en trompe-l’œil : en effet ce sont les entreprises elles-mêmes qui ne proposent plus de formations à leurs salariés au-delà de 45 ans, considérant que c’est inutile !
La question reste donc entière : pourquoi en France, spécifiquement, y a-t-il une telle réticence des entreprises à employer les plus de 55 ans ? (Au-delà des raisons connues, comme les rémunérations élevées des fins de carrières, les salaires « à l’ancienneté » étant une autre spécificité française. Mais les mesures qui ont permis d’abaisser le coût du travail des seniors pour l’entreprise se sont révélées tout aussi inefficaces. C’est donc qu’il y a autre chose...)
L’hypothèse qui sera formulée ici, évidemment partielle et pour l’instant invérifiable, l’auteur de cet article n’aurait pas osé en faire état si elle ne lui avait pas été soufflée récemment, à la fois par un syndicaliste et par un DRH !...
La génération concernée par cette question n’est autre que celle qui avait entre 18 et 25 ans en 1968, celle qui s’est le plus impliquée dans le mouvement de contestation de la jeunesse, qui a pris en France le caractère à la fois le plus massif et le plus radical. Et cette génération-là est considérée comme irrécupérable par le système : plus tôt on s’en débarrassera, mieux cela vaudra...
C’est qu’en effet, il y a eu, certes, au bout du compte, des accommodements avec le diable, de lâches compromis et des retournements de veste spectaculaires ; mais, fondamentalement, les
soixante-huitards resteront des jeunes puis des adultes (notamment des salariés...) contestataires, des insoumis irrespectueux des hiérarchies, imperméables à l’autorité, méprisants vis-à-vis de
la société de consommation et ses chimères de réussite sociale.
Ils auront perdu leurs illusions souvent, leur idéalisme parfois, mais leur défiance vis-à-vis du discours économique du capitalisme, jamais...
Ils auront peut-être baissé les bras, décidé de s’intégrer parce que tout le monde ne peut pas être un héros et qu’il faut bien vivre. Ils iront parfois jusqu’à profiter tout à fait cyniquement du système au point de faire surgir cette figure contradictoire et assez malsaine du bobo, mais on ne leur fera jamais prendre des vessies pour des lanternes. C’est un paradoxe qu’ils ne perdent toujours pas la guerre contre l’idéologie bourgeoise, alors qu’ils en perdent successivement toutes les batailles, et resteront toujours un os sur lequel les apôtres de l’individualisme libéral se casseront les dents.
Alors, plus tôt on pourra mettre hors de l’entreprise cette génération de casse-pieds, d’empêcheurs de tourner en rond, de salariés qui ont « mauvais esprit », mieux le capitalisme libéral se portera. Tout au moins le croit-on...
Patrons et DRH se comportent vis-à-vis de cette génération exactement comme l’armée française des années 70 qui réformait à tour de bras les sursitaires qui leur en fournissaient le moindre prétexte, tous ces « étudiants » susceptibles de venir grossir les « comités de soldats » qui se constituaient, et dont le pouvoir politique de l’époque avait une trouille bleue.
À la place de ces éléments irrécupérables, lorsque la qualification le permettra, on préférera cent fois recruter les générations suivantes, terrorisées par le chômage, formatées à l’idéologie libérale et ses discours sur l’ambition individuelle, par la force des choses bien respectueuses de l’autorité ; tellement diplômées et pourtant si peu instruites, qu’elles en arrivent même à croire, par exemple, que le MoDem est un parti politique...
Une génération façonnée également par la télévision commerciale, dont une sociologue faisait remarquer récemment : « Quelqu’un qui regarde Le maillon faible ne fera pas un syndicaliste... »
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander




Commentaires Récents