Kerviel, un fondamentaliste de la secte du Dieu argent

Publié le par Ce qu'il ne fallait pas rater !

Il est beau le Kerviel nouveau que son avocat David Koubbi nous a concocté : une belle victime qui s’offre aux médias en pèlerin, arpentant les routes et rencontrant le pape, pour mieux nous convaincre qu’il a expié ses pêchés. Mais c’est aller un peu vite et oublier qu’il était un croyant très pratiquant membre de l’église de la Sainte-Bourse. Et s’il est une victime, c’est d’abord de lui-même.

 
Claude Paris/AP/SIPA
Claude Paris/AP/SIPA
Non, n’en déplaise à David Koubbi, son avocat mention caméra, Jérôme Kerviel n’est pas Tyler Durden. Si à l’instar du personnage phare du film Fight club, l’ancien trader a lui aussi fait trembler des tours — celles en l’occurrence de la Société générale —, il n’a rien du sulfureux et subversif révolutionnaire qui veut mettre à bas l’un des piliers de la société : la finance.
 
Il n’a rien non plus d’une victime, comme sa communication (lire ci-dessous) veut nous le faire croire. Une victime transfigurée. Depuis son entretien avec le pape — en réalité une simple poignée de main — et son cheminement à travers l’Italie, Kerviel s’est transformé en une sorte de super-héros alias « Marcheman ». En bon élève de la com, « l’homme qui marche » a réussi à être immédiatement reconnaissable par tout un chacun avec son costume rouge, ou plutôt sa veste Quechua, son sac à dos, sa barbe de 15 jours, sa nuée de journalistes aux basques et, depuis peu, son nouveau meilleur ami, l’abbé.
Si comme il le prétend aujourd’hui, Jérôme Kerviel est une victime, c’est avant tout de lui-même. En réalité de son fondamentalisme. Car avant sa crise mystique, l’homme, enfin le trader qu’il fut, était un croyant… dans la bourse. Et surtout dans les bonus, cette manne que son Dieu d’argent d’alors fait pleuvoir sur ses serviteurs. Un fondamentaliste inspiré par sa lecture des signes des marchés : « Je le sentais », expliquait-il alors. Et Jérôme Kerviel, en bon croyant sans limite a pris des positions, autrement dit des paris, pour près de 50 milliards d’euros, loin, très loin des limites qui lui était fixées.
 
Comme l’enquête menée par Renaud Van Ruymbeke l’a montré, et comme l’a reconnu la justice, sa culpabilité ne fait pas vraiment de doute. Fort de sa connaissance du système interne de la banque, il a multiplié les faux et usage de faux et les introductions de données informatiques frauduleuses. Avec des moyens dérisoires, pour ainsi dire avec son bic et son couteau, il aura des mois durant mystifié l’ensemble du système de contrôle de la Société générale. Et du même coup montré le joyeux bordel qui régnait dans cette nouvelle cathédrale de verre et d’acier qu’est la salle de marché de la banque de la Défense.
 
Résultat : 5 milliards de pertes pour la Société générale, dont 1,2 milliard aux frais du contribuable en terme de manque à gagner pour l’Etat sur l’impôt sur les sociétés du géant bancaire. Merci Jérôme.
 
Il faut pourtant croire que les Français détestent tellement la finance — intuition qu’avait eu François Hollande durant la campagne — pour pouvoir voir dans Jérôme Kerviel un nouvel héraut. Il en va de même pour le Parti de gauche qui aujourd’hui l’applaudit. Ce n’est pourtant pas dans ce camp-là que Jérôme Kerviel cherchait son public. Mais bien parmi les seigneurs de sa salle de marché à la SocGen. Lui, le petit trader allait leur en mettre plein les mirettes à tous ces polytechniciens. On sait ce qu’il en fut de ce péché d’orgueil.
 
 
 
Derrière Kerviel, de grands prêtres de la com

Kerviel apprécierait-il autant les communicants qu’il a adoré, par le passé, le Dieu argent ? Dans leur livre consacré aux spin doctors, Jeu d’Influences*, Luc Hermann et Jules Giraudat rappellent comment, en 2008, ses avocats de l’époque ont fait appel au communicant Christophe Reille. C’est lui qui organise, le 5 février, un simple shooting photo auquel assiste un journaliste de l’AFP, Pierre Rochiccioli, un « ami » du communicant. Dépeint en « terroriste » par l'ancien PDG de la Banque, Kerviel devient alors comme par enchantement un « jeune homme timide, souriant, en jean chemisette », comme l’évoque David Pujadas au 20 heures de France 2.
 
Rebelote quelques semaines plus tard. Après avoir passé deux mois en préventive, Kerviel est libéré. Les médias ne retiendront que l’image d’un jeune homme souriant et propre sur lui sortant de prison, comme lavé de tout soupçon. Or, là encore, c’est une mise en scène signée Christophe Reille. Prévenu que son client n’empruntera pas par la porte contre laquelle se pressent caméramans et photographes, le conseiller en com file en voiture le cueillir à l’arrière du pénitencier pour le ramener en pleine lumière.
 
Christophe Reille finit par être remplacé par Patricia Chapelotte. Sa stratégie ? Façonner peu à peu son image de « bon p’tit gars de Pont-L’Abbé ». Or, sous l’impulsion de son nouvel avocat, Olivier Metzner, Kerviel entre alors dans une spirale destructrice, allant de plateaux télé en studio de radio. Cette surmédiatisation conduit à l’overdose. Dans son délibéré, le tribunal correctionnel qui le condamne à cinq ans de prison, dont trois ans fermes, et à payer 4,9 milliards d’euros à la Société générale dénonce « une campagne de communication, prenant à témoin cette fois-ci l’opinion publique, véhiculant l’image d’un individu en quête d’anonymat, antinomique avec le retentissement qu’il s’est attaché à donner à l’affaire dans les médias… »
 
Hugo Lemonier
 
* Jeu d’Influences, Luc Hermann et Jules Giraudat, Ed. La Martiniere, mai 2014.
 

Publié dans Dans l'actualité

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